Descente sur Cureghem : boucheries au rapport

Le retour de l’Etat de droit, ça commence parfois au ras du trottoir. Démonstration à Anderlecht, dans cinq boucheries passées au peigne fin par une équipe de contrôleurs multidisciplinaires, appuyés par la police locale.

Jour de printemps, à Anderlecht. Un briefing a lieu, rue Démosthène, au commissariat de la zone de police Midi (Anderlecht, Saint-Gilles, Forest). Les équipes sont réunies à la cantine : une dizaine de policiers locaux (certains en civil, d’autres en uniforme), des inspectrices des denrées alimentaires du Laboratoire intercommunal bruxellois, deux fonctionnaires de l’Inspection régionale de l’emploi, des inspectrices de l’Onem, un serrurier et une journaliste et un photographe du Vif/L’Express  » embarqués  » avec l’autorisation de l’auditorat du travail de Bruxelles. Ce dernier coordonne les partenaires de la  » cellule d’arrondissement  » qui luttent, de façon multidisciplinaire, contre le travail au noir et la fraude sociale.

Solidement chaussée, en jeans et blouson, la commissaire Kathleen C. résume les buts de l’opération. D’après une dénonciation, un atelier de boucherie clandestin occupant une dizaine de travailleurs illégaux serait installé rue de Fiennes, à Anderlecht, à deux pas de la maison communale. Départ des voitures. Galopade jusqu’à la rue de Fiennes, les policiers et le serrurier devant. La porte est rapidement ouverte. Personne ! La déception se lit sur le visage de Manu E., la fonctionnaire de l’Inspection régionale de l’emploi qui avait reçu le tuyau. Il aurait peut-être fallu venir à 5 heures, avant que la viande fraîchement découpée – le contrôle d’échantillon trouvé sur le sol glissant est formel – ne soit acheminée vers le marché de Molenbeek…

Visite des lieux. De vieilles brochettes traînent dans la chambre froide. Des vêtements de travail souillés sont jetés n’importe où. Une pile de factures non payées s’empoussière sur une cheminée. L’électricité est pompée sur la maison voisine. Le propriétaire, qui tient une autre boucherie à Bruxelles et un étal aux abattoirs d’Anderlecht, reste introuvable. C’est son fils qui arrive : un baraqué. Il appelle son père en arabe marocain.  » En français ou en néerlandais, s’il vous plaît « , l’interrompt la commissaire. Le propriétaire est prié de se présenter au commissariat dans l’après-midi. Les  » experts  » prennent des photos, des notes, fouillent les communs. Sur le trottoir, le commissaire Jean-Marie H., 62 ans, plus gradé que Kathleen, mais en retrait, grille une cigarette. Cet ancien officier de la brigade judiciaire de Forest connaît son territoire à fond. A la réforme des polices, n’ayant pas retrouvé une place dans le judiciaire, il a intégré le service de police administrative, qui a des compétences aussi variées que les armes à feu, l’environnement, le bruit et le tapage nocturne, la gestion des terrasses et marchés, le contrôle du secteur Horeca et des garages. Une mine de renseignements pour qui veut bien s’appliquer au travail de proximité.

Le boucher-traiteur vend des légumes sur le trottoir

Le programme n’est pas terminé. En voiture de tête, Jean-Marie H. s’arrête devant une nouvelle  » cible  » : une boucherie-rôtisserie qui vend aussi des légumes et dont les étals envahissent le trottoir. Les questions succèdent aux remontrances, toujours sur le ton le plus poli.  » Comment voulez-vous que des poussettes passent par là ? « ,  » Votre numéro d’entreprise, s’il vous plaît, Monsieur « .  » Les préparations à base de poulet doivent être séparées de la viande fraîche « ,  » Il faut une plaque pour récupérer la graisse des poulets rôtis « . Susy S., l’inspectrice des denrées alimentaires, ne se départ jamais de sa douceur. Un peu pâle, le gérant garde un sourire contraint. Et la liste s’allonge : il manque une copie de la déclaration de mise au travail d’un étranger pour son associé. Son ouvrier n’est pas (encore) déclaré. Un bon point, toutefois : ce dernier vient de quitter un autre emploi et n’émarge ni au chômage ni au CPAS. Nathalie H., inspectrice de l’Onem :  » Bon, je vais vous faire un avertissement. Vous avez trois semaines pour vous mettre en ordre.  » Le gérant tente une contre-attaque :  » Ceux d’en face ne sont pas contrôlés.  » Un badaud renchérit :  » C’est un délit de sale gueule.  »  » On ne fait pas ça « , réplique une jeune policière en uniforme. En réalité, le magasin concurrent, également tenu par un Belgo-Marocain, est irréprochable.  » Je l’ai déjà contrôlé trois fois « , dit Nathalie. Manu E., de l’Inspection régionale de l’emploi, tient à préciser :  » Nous avons un rôle répressif mais nous aidons aussi les gens. Nous leur donnons des conseils et nous assurons le suivi.  » Le commerçant a dégagé son trottoir. Il promet de se mettre en ordre et délivre le même petit sourire contraint à ses contrôleurs.

Trois travailleurs illégaux interpellés

Plus haut, à Forest, dans une autre boucherie marocaine, l’esprit bon enfant a disparu. Un grand type est surpris à découper des merguez dans l’arrière-boutique. Un sans-papier, frère du propriétaire. Il parle à peine le français. Les policiers le menottent et l’emmènent vers le combi. Il va être présenté à l’Office des étrangers. Grâce au Maroc qui refuse de reprendre ses ressortissants dépourvus de papiers, il ne sera pas rapatrié, mais il continuera à vivre la peur au ventre. Il loge chez sa s£ur, à Meise.

Dans l’escalier des communs, fermé pour cause de contrôle, une femme en tenue traditionnelle fait du grabuge.  » Je ne suis pas en prison, je suis chez moi !  » Un policier la remet sèchement à sa place. La scène n’a duré que quelques secondes. L’inspectrice des denrées alimentaires a tout passé en revue. On se montre la viande d’agneau, en partie oxydée, abandonnée dans un hachoir. Le propriétaire n’est pas apparu. Pour l’emploi d’un travailleur en séjour illégal, il devra payer au moins 2 500 euros d’amende administrative, sans compter l’amende pénale. Même quand l’Inspection régionale de l’emploi n’est pas présente, les PV policiers peuvent entraîner l’application d’une lourde amende administrative. Retour vers les voitures.  » Moi, dans ma carrière, j’ai toujours pratiqué la tolérance zéro, confie Kathleen C. Je n’ai jamais eu de gros problème de sécurité. Quand une rue est dangereuse, on vient plus nombreux. Le métier de policier, c’est une vocation. Il faut avoir le bon comportement par rapport à la mission. « 

Il est midi passé. Les équipes se retrouvent à la cantine du commissariat. Kathleen mange à peine. Elle doit auditionner le Marocain interpellé en situation illégale. Les autres discutent boulot.  » Le rappel à la norme ne doit pas s’appliquer qu’à la délinquance de rue ou à la criminalité organisée, explique Nathalie (Onem). Dès qu’une faille apparaît dans le respect des règles administratives, il faut intervenir, sinon, les mauvaises habitudes s’installent. Une fois par mois, le premier substitut de l’auditeur du travail de Bruxelles, Claude Dedoyard, réunit tous les chefs des services concernés, mais les gens de terrain se voient plus régulièrement.  » C’est motivant.

La dernière visite : presque 10/10

Retour sur le terrain, précisément. Une petite boucherie étouffante, chaussée de Mons. Elle est tenue par un Libanais aidé de deux  » article 9bis  » en attente de régularisation. Ces derniers ont un titre de séjour provisoire mais ils n’ont pas le droit de travailler. Ils sont emmenés dans le combi de police, menottés. Une des voitures de la police est garée en double file et bloque un bus. Un policier court la déplacer. Dans le magasin, les  » experts  » se marchent sur les pieds, recueillent des échantillons, inspectent les papiers de l’établissement… La chaussée, pourtant réputée  » chaude « , n’a pas bronché. Le travail de proximité impulsé par le nouveau chef de la police de la zone Midi commence à porter ses fruits.

Dernière cible : une boucherie-volaillerie halal étincelante, près du métro Bizet. Le gérant et tous les membres du personnel (sept personnes) sont revêtus d’une tenue immaculée, blanc et rouge foncé. Le patron, impassible, répond aux questions. Tout est en ordre, hormis la présence de son fils, qui  » va être indépendant… « . Les clients continuent d’entrer.  » Pendant le contrôle, on ne vend pas « , prévient la commissaire. Dehors, Jean-Marie H. discute avec les passants pour ne pas causer de tort à un commerce qui, visiblement, émerge du lot. Les contrôles d’hygiène dans l’atelier sont concluants. Même satisfaction du côté de l’inspectrice de l’Onem.  » Tout est en ordre, c’est nickel « , répète Kathleen. Les équipes sortent du magasin climatisé. Fin de partie pour aujourd’hui. Demain, commence le travail de mise en forme administrative de ce savant dosage de répression et de pédagogie.

REPORTAGE : MARIE-CéCILE ROYEN

 » Le travail de proximité commence à porter ses fruits… « 

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