Des profondeurs de l’abîme

Lettres de Treste, par Daniel De Bruycker. Actes Sud, 268 p.

Treste n’est ni Dresde ni Trieste. Treste est ici ou ailleurs, partout et nulle part. Treste est où l’on veut qu’elle soit, mais aussi là où l’on éviterait volontiers d’aller. Mais, qu’on le veuille ou non, si l’on y est, comme le clame la devise de la ville sur blason grillagé :  » A Treste, on reste « . A Treste vivaient côte à côte les Zelbes, produits plutôt raffinés d’une ancienne immigration, et la population autochtone des Trestovars chaussés de lourds sabots. On ne sait pas au juste ce qui s’est passé, mais tout à basculé, et les Zelbes se sont vus relégués dans les caves de leur maison dont les étages ont été détruits ou habités par d’autres. C’est le cas pour la nombreuse famille de Dizoût, l’enfant qui, sans laisser d’adresse, envoie des lettres, via une fente dans la maçonnerie, à Mademoiselle Douzemai qui, selon lui, doit exister, vit à Paris et lit ces lettres auxquelles, forcément, il lui est impossible de répondre. C’est par l’intermédiaire d’une  » lectrice anonyme « , détentrice par hasard de ces lettres û dérobées dans l’épaisseur d’un mur avant que la ville de X soit évacuée û, qu’elles nous parviennent après bien des années. Des lettres qui, dit encore cette usurpatrice inconnue,  » m’ont aidée à vivre, à traverser ces jours terribles que nous avons connus  » et dont  » chacun est un peu le destinataire, à charge pour lui de les confier à d’autres, renouvelant ce premier envoi qui les fit parvenir entre mes mains ; et ainsi aussi, chacun est leur auteur « .

On pouvait compter sur l’ancien enfant Daniel De Bruycker pour que ces messages de sa plume, glissés dans l’épaisseur de nos murs quotidiens, nous éblouissent par leur prenante beauté et opèrent sur nous la séduction que Dizoût espérait exercer sur la lointaine et chimérique demoiselle Douzemai. Au fond de sa cave (sa  » caverne « , selon son propre terme, dont la portée platonicienne pourrait n’être pas un hasard), d’où il ne voit le jour que par un soupirail û avant que la maison ne s’enfonce plus profond dans le sol û, Dizoût vit avec ses grands-parents, ses parents, ses grands frères Sétoût, Witoût, Növoût, et sa petite s£ur Vintavrile. Ouvrant grands les yeux sur ce qui l’entoure dans cet espace confiné où l’on vit l’un sur l’autre, il a le don d’enchanter ce contexte calamiteux dans ses lettres nourries aussi des souvenirs d’avant la cave, de la logique paradoxale et stricte qui régit la vie à Treste, ville frappée d’une limite infranchissable, mais on ne sait de quoi ni pourquoi. A travers ce prisme épistolaire, tout devient prétexte à émerveillement : les jeux eux-mêmes s’alimentent de la précarité de la situation. Ils utilisent avec une poétique extravagance la maîtrise du silence, la discrétion obligée, les menaces du monde extérieur et toutes les  » ressources  » de la relégation. Les passions et les talents s’expriment aussi envers et contre tout, soutenus par la puissance du rêve : celui-ci joue des airs mélancoliques sur son violon sans cordes, celui-là peint les montagnes qu’il voudrait escalader, tout comme leur frère Dizoût se réalise dans l’écriture des lettres à Mademoiselle Douzemai.

On retrouve aussi les roueries langagières affectionnées par un auteur qui a déjà largement avéré les solidarités entre humour et poésie. Il y a, bien sûr, ces noms en forme de dates, mais aussi des clins d’£il qui délocalisent encore davantage Treste (à moins que des travaux universitaires concluent à son identité syldave) par son voisinage avec les villes de Spouyda, de Hotferdeck ou de Kwétniwau. Si  » à Treste on reste « , c’est que Treste est partout, siège de la violence, de l’intolérance, du fanatisme et de l’absurdité humaine en général (dont les exemples ne manquent pas). Toutefois, ce que Daniel De Bruycker proclame aussi et surtout, c’est le pouvoir de l’homme de les neutraliser et de surmonter le pire par la force de son rêve intérieur. Et même le pouvoir d’habiller Treste de beauté. Cela peut aussi s’appeler l’espérance, la seule vertu qui, selon Péguy, étonnait Dieu. Et c’est aussi l’autre nom de la poésie û ce fer de lance de la résistance à la bassesse, à la méchanceté et au malheur û qui déferle comme un torrent dans ces pages superbes. On se souviendra que dans Eitô, le précédent roman de l’auteur, c’est encore au fond de l’abominable û Hiroshima û qu’un survivant préfère  » tenter la beauté comme une prière ou un poème élevés vers le ciel « . Il arrive aussi que le ciel puisse s’appeler comme une belle demoiselle de Paris (Des profondeurs de l’abîme, j’écris vers toi, Mademoiselle Douzemai… Pourquoi pas ?). Au passage, le poète De Bruycker détourne subtilement l’histoire de Job avec cette parabole limpide de l’homme  » qui a perdu la chance  » et qui, en se juchant haut sur l’amas des décombres de sa vie passée, échappe au Déluge. Et, encore sous la plume de Dizoût, ceci sur la différence :  » J’aime bien cette idée que ce qui nous fait différents est précisément ce qui nous rend tous pareils.  » On n’en finit pas de découvrir des perles de cette eau au fil des lettres, dont le fin mot perce aussi dans le propos  » prêté  » à Dizoût qui s’inquiète auprès de sa lectrice virtuelle de son goût pour l’écriture et qui évoque, du même coup, le double et beau mystère de la motivation et de l’interactivité littéraires :  » Vraiment j’espère que vous aussi (…) reconnaissez, à ce même tremblement de la plume, les moments où grâce à vous j’en viens à mon tour à comprendre un peu de l’énigme que je suis…  » Il a bon dos, Dizoût.

de ghislain cotton

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