Des lions blessés

Assaillis par le doute depuis leur non-qualification pour le Mondial, les Lions indomptables veulent renverser la vapeur à l’occasion de la Coupe d’Afrique des nations. Reportage au Cameroun, où le football est un dieu incontesté

De notre envoyé spécial

Un conseil, mon ami : au Cameroun, enquête sur tout ce que tu veux, mais ne t’attaque pas au football !  » Sitôt débarqué dans le hall de l’aéroport de Yaoundé, le journaliste étranger est mis en garde. Ici, les footballeurs sont des héros, et malheur à celui qui ose en ricaner. Qu’importe si le niveau de l’équipe nationale n’est plus ce qu’il était : les supporters locaux restent enthousiastes, même si, depuis bientôt quatre mois, ils sont tous un peu groggy.

Petit retour en arrière. Le 8 octobre 2005, les Lions indomptables reçoivent l’Egypte. Pour être qualifiés pour la Coupe du monde, il leur faut à tout prix s’imposer. Hélas pour eux, au moment où la deuxième mi-temps touche à sa fin, le marquoir affiche toujours 1-1. L’inespéré se produit à la 94e minute : suite à un acte d’antijeu d’un joueur égyptien, l’arbitre siffle un penalty. C’est Pierre Womé Nlend qui décide de tirer. Shootant avec puissance, le défenseur de l’Inter de Milan prend le gardien adverse à contre-pied. Mais le tir est mal cadré et le ballon va s’écraser sur le poteau droit… Soudain, le Cameroun voit s’écrouler tous ses espoirs de qualification. Les spectateurs sont abasourdis. Furieux, ils se rassemblent en masse à la sortie du stade. Ils veulent rosser Womé, le fautif. L’ambiance est si électrique que l’armée doit intervenir pour exfiltrer les joueurs.

Les Lions indomptables resteront donc à la maison en juin prochain. Mais ils ne sont pas les seuls. A la surprise générale, les Super Eagles (Nigeria), les Lions de la Téranga (Sénégal) et les Bafana Bafana (Afrique du Sud) ont également été éliminés. A leur place, la Côte d’Ivoire, le Togo, l’Angola et le Ghana feront leurs premiers pas en Coupe du monde. Voilà qui chamboule complètement la hiérarchie du continent. Du coup, la Coupe d’Afrique des nations (CAN), qui débute ce 20 janvier, devrait réserver un suspense intense. Les Camerounais ont soif de revanche. Partout dans le pays, les supputations vont bon train.  » Je vois bien une finale Nigeria-Cameroun « , pronostique Wilfried, un grand gaillard de 21 ans.  » Je reste convaincu que nous possédons la meilleure équipe d’Afrique « , surenchérit son ami Carrof.

Même dans ce climat incertain, le football reste le sport roi. Chaque fois que le Barça joue en Ligue des champions, les bars de Yaoundé se remplissent d’une foule désireuse d’assister aux nouveaux exploits de l’enfant du pays : Samuel Eto’o, attaquant prodige parti monnayer son talent en Catalogne.  » Eto’o, c’est le modèle de l’heure. Il est trop fort. Pour l’Afrique, il est devenu dimensionnel !  » s’enthousiasme Bruno.

Chaque dimanche, Bruno parcourt quinze kilomètres à pied pour rejoindre ses copains dans le quartier Etetak. Là-bas,  » madame Marie-Claire « , propriétaire d’un élevage de poulets, met gratuitement un terrain à leur disposition. La superficie n’est pas grande, mais ce n’est pas grave : les jeunes jouent aux  » couloirs « , un football aux règles particulières. La largeur des goals n’excède pas cinquante centimètres, le ballon peut rebondir sur les talus et il est également permis de se servir des mains. Cela donne un jeu technique et nerveux, où la situation peut rapidement se renverser. Le temps d’un dribble sensationnel, chacun est autorisé à se prendre pour Samuel Eto’o.

 » Tout le monde veut devenir footballeur. Je dis bien : tout le monde ! Les parents préfèrent payer l’école sportive à leurs enfants plutôt que l’université « , constate Séverin Kwayep, cadre à l’ACDIC, une association citoyenne. Malgré des droits d’inscription souvent faramineux, les centres de formation voient les candidats se presser à leurs portes. Pour décrocher un contrat en Europe, certains sont même prêts à s’envoler à leurs frais vers l’Espagne ou l’Italie, afin de passer des tests physiques auprès des grands clubs. Au risque, souvent, de tomber de haut. Hervé Diane Ninkeu en sait quelque chose. Dans les catégories d’âge, il a joué au côté de Idriss Carlos Kameni, Jean-Hugues Bilayi et Timothée Atouba, des individus évoluant aujourd’hui au top niveau (respectivement à l’Espanyol de Barcelone, au Paris-Saint-Germain et au FC Hambourg).  » Quand j’avais 16 ans, tous ceux-là, ils étaient admiratifs devant mon talent « , se souvient Hervé Diane. Un père voulant à tout prix qu’il devienne médecin, puis des problèmes de genoux persistants, ont stoppé net sa carrière naissante. Résultat : à 27 ans, il oscille entre l’amertume et l’envie d’y croire encore.  » On me dit que je suis toujours aussi bon. Alors, je ne perds pas l’espoir d’être repéré un jour, et d’aller jouer en Europe.  »

Opium du peuple

Dans un pays où tout ce qui tourne autour du foot est sacré, les voix discordantes sont rares.  » Le foot engloutit tellement d’argent et d’attention que ça ne laisse plus aucune place pour les autres disciplines « , indique Bertille Bikoun, journaliste au quotidien indépendant Mutations. Dans un éditorial, elle a suggéré que le ministère des Sports soit rebaptisé ministère du Football.  » Au moins, les choses seraient plus claires…  » Il est peu probable que le vieux président Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, accède à sa requête. Devant le football, même les religions courbent l’échine. Le 2 septembre dernier, juste avant que les Lions indomptables n’affrontent la Côte d’Ivoire, l’archevêque de Yaoundé, le grand imam et le pasteur de l’Eglise évangélique ont célébré ensemble un office religieux pour implorer la victoire de l’équipe nationale. Des prières qui n’ont pas empêché une nouvelle défaite…

Selon l’ONU, le Cameroun occupe le 141e rang sur 177 en matière de développement humain. Le dieu football ne contribue-t-il pas à détourner la population des  » vrais  » problèmes ? Roger Milla balaie la critique d’un revers de la main.  » Il ne faut pas oublier que c’est grâce au foot que les couleurs de notre drapeau sont connues dans le monde entier…  » Avant d’ajouter, la mine réjouie :  » Le football, c’est le premier parti politique du pays.  » L’ancien attaquant vedette de l’équipe nationale n’en dira pas plus. Dix mètres plus loin, ses trois gardes du corps s’impatientent. Milla rechausse ses lunettes noires puis monte dans sa jeep blindée, qui démarre au quart de tour.

Matchs truqués, demi-finales litigieuses lors de la Coupe du Cameroun, et puis cette non-qualification pour le Mondial… Le football national nage en plein marasme.  » C’est bien simple : depuis deux ans, nous avons tout perdu, que ce soit en cadets, en espoirs ou avec l’équipe première « , rappelle Pascal Atangana, formateur au centre Semences olympiques. En fait, le Cameroun n’a jamais retrouvé le niveau qui était le sien en 1990. Cette année-là, les Lions indomptables avaient accédé aux quarts de finale du Mondial en Italie, devenant les vedettes du tournoi. Une époque que le milieu footballistique se rappelle avec nostalgie. Tout comme la première participation des Lions à la Coupe du Monde, en 1982.  » C’était un dépaysement incroyable. Avant d’arriver en Espagne, la plupart d’entre nous n’avions jamais mis un pied hors d’Afrique, ni même joué sur un terrain en gazon « , se souvient Théophile Abéga, alors capitaine de l’équipe.

Abega est aujourd’hui devenu le directeur du Canon Sportif de Yaoundé, un club mythique, neuf fois champion. Assis sur une chaise en plastique, en bordure de terrain, il assiste à l’entraînement de ses joueurs. De là, son regard embrase toute la ville. La vue est magnifique.  » Il nous reste au moins ça…, soupire-t-il. Tout ce gâchis me rend triste. On est en train de détruire quelque chose qui a été patiemment construit. Le foot aide les Camerounais à supporter les affres de la vie quotidienne. Si on leur enlève ce jouet, ça pourrait avoir des conséquences graves.  » Debout autour de lui, une dizaine de personnes écoutent religieusement ses propos. Le capitaine est intarissable. Au fur et à mesure qu’il parle, la capitale plonge peu à peu dans l’obscurité. Le coucher de soleil est somptueux. Mais ça ne rend pas Abéga plus optimiste.  » Si ça continue comme ça, je vais être obligé de me retirer. Mais pour quoi faire ? Dans quelques mois, on me verra peut-être vendre des cacahouètes dans les rues de Yaoundé…  »

François Brabant

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