Des journalistes  » incorporés « 

Les troupes américaines et britanniques accueillent des envoyés spéciaux dans leurs rangs. Une stratégie habile

De notre envoyé spécial

La sirène d’alerte, d’abord. Fermer les yeux, retenir sa respiration, chercher des doigts son masque à gaz, l’enfiler sur la tête et vérifier les attaches, puis souffler fort, afin d’évacuer les vapeurs toxiques qui se trouveraient déjà dans l’air ambiant… Voilà des mois que les journalistes qui accompagnent les troupes américaines et britanniques répètent ces gestes. La man£uvre doit durer moins de neuf secondes :  » Au-delà, soupire un soldat anglais, il y a de fortes chances que vous soyez déjà mort.  » Afin de garder à l’esprit la réalité du danger, les reporters sont encouragés à compter ainsi, tout en enfilant leur masque à gaz :  » … six, seven, eight, nine, dead  » (… six, sept, huit, neuf, mort).

Depuis la guerre du Vietnam, c’est la première fois que des journalistes peuvent côtoyer de si près les militaires sur le théâtre des opérations. Quelque 600 envoyés spéciaux du monde entier ont été  » incorporés  » au sein même des unités : chacun de ces reporters partage le quotidien des soldats, quitte à dormir sous la tente ou, pour les plus mal lotis, dans des trous creusés dans le sol en plein désert. Le contraste avec la première guerre du Golfe est saisissant : en 1991, l’accès aux troupes était réglementé par le système des pools. Les déplacements sur le terrain, dûment encadrés, s’effectuaient en petits groupes ; les quelques journalistes présents partageaient ensuite leurs images et leurs informations avec leurs confrères. Outre les pools de sinistre mémoire, les envoyés spéciaux étaient conviés à des conférences de presse qui, avec le recul, apparaissent comme des sommets de désinformation.

Pourquoi, alors, le Pentagone se montre-t-il soudain si disponible et ouvert aux médias ? Plusieurs raisons expliquent le changement de stratégie. D’abord, les militaires prennent acte du développement des technologies audiovisuelles. Finie l’époque où la chaîne américaine CNN était seule capable de diffuser en direct de plusieurs lieux à la fois et d’assurer une couverture  » en temps réel « . A présent, les chaînes d’information continue sont légion, et il serait illusoire de chercher à encadrer simultanément toutes les équipes de tournage. Ensuite, l’administration américaine ne doute guère de la supériorité de ses forces armées sur les troupes irakiennes. Elle estimait donc, au départ, qu’il n’y a pas grand-chose à cacher :  » Les contribuables méritent de voir de leurs propres yeux le degré de professionnalisme de nos troupes « , résumait Bryan Whitman, porte-parole du Pentagone. L' » intégration  » des journalistes, enfin, est soumise à une cinquantaine de règles écrites, que les journalistes se sont engagés à respecter : l’emplacement des troupes de combat, par exemple, doit rester confidentiel ! Pour le Pentagone, en somme, les risques de dérapages semblent limités. Reste que des incidents sérieux se sont produits dès les premiers jours. Le quotidien The New York Times a publié, dimanche 16 mars, la photo d’un haut responsable de l’armée américaine, debout devant une carte d’état-major où étaient détaillés plusieurs points d’entrée dans le territoire irakien !

Quelques jours plus tôt, un journaliste britannique du Daily Mirror avait été expulsé pour avoir révélé, dans son article, l’emplacement précis de son unité de combat. Mais ce sont là des exceptions. Dans la presse américaine, en particulier, les premiers reportages reflètent une approche plutôt humaine : il est beaucoup question des soldats eux-mêmes, de leurs familles et de leurs villes d’origine. Tout cela suscite la sympathie du lecteur. Tant que les troupes américaines et britanniques semblent gagner la partie, sans trop de pertes humaines, la stratégie médiatique de Washington sera sans doute payante.

Photographe à l’agence In Visu, Christophe Calais résume bien le sentiment général :  » L’intégration a ses bons côtés, car elle permet d’approcher les soldats dans leur quotidien. Sur un plan éthique, toutefois, je suis un peu gêné. Immergé au sein des troupes, le journaliste perd sa liberté de mouvement. Il dépend entièrement, sur un plan logistique, des militaires qu’il est chargé de couvrir. Insensiblement, qu’il le veuille ou non, je crains qu’il ne manque de recul.  »

Marc Epstein

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