Des flics sous pression

Rien ne sera épargné aux policiers de l’ancienne cellule de Jumet, chargés des enquêtes politico-financières. Voilà qu’on leur cherche des poux dans le dossier Kubla maintenant. Pour les démotiver, une fois de plus ?

Décidément, les policiers de la désormais ancienne cellule spéciale de Jumet auront tout vu. C’est sans doute le lot des enquêteurs qui remuent la boue et qui dérangent… On se souvient que ces flics de l’OCRC (Office central pour la répression de la corruption), dépêchés à Charleroi pour déterrer les dossiers politico- financiers, s’étaient vu solidement éreinter par une histoire de notes de frais soi-disant injustifiées, et ce dès qu’ils s’étaient attaqués à des dossiers montois. Difficile de voir une coïncidence dans la chronologie des faits. L’instruction judiciaire ouverte à leur encontre avait d’ailleurs fait des dégâts au sein des troupes mises à l’épreuve : burnouts, problèmes cardiaques, départs…

Finalement, il n’y a même pas eu de procès. Le dossier était vide. Les policiers anticorruption ont été entièrement blanchis devant la chambre du conseil, en novembre 2013. Après tout ce ramdam, et même s’ils n’ont toujours pas récupéré les remboursements de leurs frais bloqués, ils croyaient être enfin tranquilles pour se concentrer exclusivement sur leurs enquêtes. Et voilà que ces flics, relogés à Bruxelles et chargés de débroussailler le dossier Kubla depuis plus d’un an, sont à nouveau sous pression.

En cause : une plainte des avocats de l’ancien ministre wallon MR pour violation du secret professionnel. Est visé un document, publié par Le Soir Mag, attestant le paiement de 60 000 euros à Serge Kubla par le groupe Duferco en 2011, dans le cadre de ce scandale de corruption. Très vite un juge d’instruction a été désigné. Celui-ci a sorti la grosse artillerie. Audition – en tant que suspects – des enquêteurs liés au dossier Kubla et demande du listing de tous les gsm. Cela concerne beaucoup d’hommes, car on retrouve le nom de Kubla dans plusieurs enquêtes de l’OCRC. Autant dire que cela engendre du stress et distrait les policiers de leurs investigations.

Dénonciation calomnieuse

Mais il est piquant de constater que le juge d’instruction bruxellois Olivier Anciaux, qui indague sur les fuites du dossier Kubla, se retrouve dans l’affaire des notes de frais. En effet, après avoir été blanchi, un des enquêteurs de la cellule de Jumet avait porté plainte pour dénonciation calomnieuse, espérant voir épingler la hiérarchie de la police fédérale à l’origine du dossier  » indemnités injustifiées « . Comme cet enquêteur s’est constitué partie civile, un juge d’instruction a été désigné d’office. Il s’agit du même Olivier Anciaux. Mais, ici, le magistrat ne semble pas avoir montré le même zèle que pour la violation du secret professionnel dans l’enquête Kubla.

Depuis le dépôt de la plainte début 2013, cinq auditions seulement ont eu lieu, à notre connaissance. Celles de deux hauts gradés de la police fédérale, Guy Denys et Valère De Cloet, aujourd’hui pensionnés. Ils sont les seuls à être inquiétés dans ce dossier, alors qu’au sein de la haute hiérarchie policière, d’autres responsables, toujours en poste, sont manifestement intervenus pour dénoncer l’affaire des notes de frais. Johan Denolf, l’ancien patron de la DJF (police judiciaire fédérale financière), aujourd’hui à la CTIF (Cellule de traitement des informations financières), a, lui aussi, été interrogé par le Comité P, sans être inquiété par l’instruction.

Manipulation

Par ailleurs, deux policiers de la cellule de Jumet ont été entendus comme témoins, dont l’un à sa demande. Ils ont donné, aux enquêteurs de l’Inspection spéciale des services (AIG) qui les ont auditionnés, des pistes intéressantes. Parmi celles-ci : l’article 6.1.3.1 du Manuel d’administration financière du personnel policier a été subrepticement modifié en février 2012, comme Le Vif/L’Express l’a écrit à plusieurs reprises. Ce changement a permis à la police fédérale d’incriminer les hommes de Jumet pour leurs indemnités de repas et de déplacement. Il est surtout intervenu très discrètement deux mois après que le parquet de Charleroi ait reçu le dossier disciplinaire de la police fédérale à l’origine de l’enquête sur les flics de Jumet. Il y avait là de quoi gratter. Mais rien n’a été gratté.

Pourtant, voilà déjà trois ans, un substitut du parquet de Charleroi a transmis une notice dénonçant la manipulation du manuel policier au parquet de Bruxelles, car c’est à la police fédérale de Bruxelles que la manipulation aurait eu lieu. Cette notice est toujours à l’information. Aucun devoir d’enquête n’a été réalisé. Elle aurait pu également être jointe au dossier d’instruction du juge Anciaux dont la saisine aurait alors été étendue. Mais cela n’a pas été le cas. Pour quelle raison ? Mystère.

Le 5 février 2015, la chambre du conseil devait statuer sur le dossier d’Anciaux. Le parquet a requis le non-lieu pour Denys et De Cloet. La chambre a néanmoins décidé de surseoir à statuer. Car l’enquêteur plaignant, qui, lui, n’a curieusement jamais été entendu, avait demandé des devoirs d’enquête complémentaires, mais le juge d’instruction a refusé d’y donner suite. Le plaignant a donc été en appel de cette décision de refus. On attend, depuis un an maintenant, que la chambre des mises en accusation prenne position.

Armada

Difficile, pour les  » flics de Jumet « , de ne pas voir une justice à plusieurs vitesses dans ces différents dossiers. Lorsque ceux-ci cherchent à obtenir réparation d’une dénonciation calomnieuse, après avoir été blanchis, la justice ne montre aucun empressement. Lorsqu’il s’agit de les incriminer, à Charleroi ou à Bruxelles, c’est une armada qu’on déploie immédiatement. Pourtant, malgré les moyens déployés, l’enquête sur les fuites dans l’affaire Kubla semble déjà se dégonfler. Le document qui a filtré ne se trouvait même pas dans le dossier judiciaire…

On peut aussi se demander si, dans un souci d’impartialité, le juge Anciaux n’aurait pas dû se déporter pour cette enquête-là, alors que la procédure de renvoi pour le dossier  » dénonciation calomnieuse  » qu’il instruit et dans lequel ont été entendus comme témoins des policiers de l’OCRC est toujours en cours.  » Si un juge d’instruction estime qu’il n’y a pas lieu de se déporter, c’est qu’il pense qu’il ne doit pas le faire, réagit Luc Hennart, président du tribunal de première instance de Bruxelles dont dépendent les juges d’instruction. Rien n’empêche une des parties d’introduire une requête en récusation si elle le juge utile.  »

Par Thierry Denoël

 » Rien n’empêche une des parties d’introduire une requête en récusation si elle le juge utile  » Luc Hennart

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