Des enfants dans le vent

La première éolienne européenne appartenant exclusivement à des enfants est inaugurée, le 12 février, à Mesnil-Eglise. Portrait de sa cheville ouvrière, un  » petit ingénieur hirsute à l’âme d’artiste « 

(1) www.vents-houyet.be

S’il existe un dieu protecteur des précurseurs, il doit se cacher quelque part aux confins de l’Ardenne et de la Famenne, pas loin de Houyet et de Beauraing (province de Namur). C’est là, au Tienne du Grand Sart, dans un petit coin de nature battu par les vents, que se dresse une éolienne pas comme les autres, qui semble avoir été érigée en pied de nez à la centrale nucléaire de Chooz (France) toute proche. Le 12 février prochain, sous les pales aérodynamiques de l’engin, les étoiles défileront dans les yeux de centaines d’enfants, fiers et impatients d’inaugurer  » leur  » moulin à vent : celui qui leur a valu de casser leur propre tirelire – ou celle de leurs parents – afin d’en devenir propriétaires actionnaires à part entière.

Dans la foule se glissera un homme d’apparence discrète, dont le charisme et le bagou sont inversement proportionnels à la taille. Il est, depuis cinq ans, au four et au moulin de ce projet. Avec son look de Capitaine Igloo et ses paluches puissantes comme des pinces de homard, on l’imagine aisément à bord d’un supertanker, occupé à donner ses ordres à des matelots affolés par la tempête. Erreur ! L’homme est un terrien pur jus, ingénieur des mines, Ardennais jusqu’à l’extrémité de sa barbe et pas peu fier de partager ses origines – Bouillon – avec celle d’un célèbre croisé local.

Le vent, pourtant, c’est son affaire. Il y a plus de vingt ans, ses calculs avaient conclu à la possibilité d’installer une éolienne sur cette bordure schisteuse, merveilleusement bien exposée au souffle d’Eole. Le contexte de l’époque, contre-choc pétrolier aidant, n’était pas mûr. Allez donc convaincre les décideurs politiques, en 1986, qu’il faut investir dans les énergies propres, alors que le prix du baril est retombé au niveau des pâquerettes…

Quant à la tempête, c’est ce qu’il connaît le mieux. Logique : c’est lui qui la crée, partout où il passe. Delville est un bouillonnement permanent d’idées extravagantes, de projets fous, de réalisations grandioses. Dans les années 1970, il appartient au noyau fondateur de Mass Moving, ce courant artistique qui place l’imagination au pouvoir, déserte le théâtre pour investir la rue et plonge le badaud dans les délires ludiques et excentriques. Les autobus à pattes pendant les dimanches sans voiture, c’est lui, avec ses amis. Les voitures coulées dans le béton pour protester contre la défiguration des centres urbains, c’est lui aussi. Les trompettes solaires dans plusieurs villes européennes, c’est encore lui, entouré des mêmes comparses, de même que le lâcher de 10 000 papillons au c£ur de Venise et de Tokyo. Un groupe d’hurluberlus ? Plutôt des visionnaires qui, en pleine gestation de l’écologie politique, sans se prendre au sérieux ni sombrer dans les messages moralisateurs, annoncent les grands débats sociétaux de la fin du xxe siècle : énergie, mobilité, réchauffement du climat, pressions sur les ressources naturelles, etc.

Ecolo, lui ?  » Environnementaliste, oui ! Au prêchi-prêcha écolo, un brin catho, je préfère l’écologie appliquée, plus productive. Le reste, c’est du bla-bla.  » Anarchiste ?  » Je ne crois pas aux révolutions et, de moins en moins, au désordre. Mais bien à l’engagement.  » En 1975, le Mass Moving se saborde et brûle ses archives, afin d’éviter toute récupération. Qu’à cela ne tienne : Delville gardera, lui, la marque de fabrique du MM. Il crée alors Ose et Kilocal, deux sociétés spécialisées dans la mise au point de projets solaires : une  » aventure dans le monde rocailleux du business « . On le retrouve en Mongolie, pour une campagne d’électrification solaire chez les nomades, avec l’Unesco. En Egypte, pour la mise au point de biodigesteurs à lisier de bovins et de gazéificateurs de tiges de cotonniers. Au Burundi, au pied d’un séchoir pour parges de café.

Son obsession : semer des graines artistiques dans le quotidien. Marier, sous l’amusement, entreprise et éducation.  » L’entreprise doit être agrémentée des ingrédients du plaisir. Il faut rester passionné et libre de perdre de l’argent, plutôt que de perdre son âme et mourir idiot.  » Les raclées, il les connaît. En 1999, il envisage, avec les autorités égyptiennes, la reconstruction du phare d’Alexandrie, une des Sept Merveilles du monde antique, comme  » mausolée de la paix et éloge à l’énergie solaire « . Un échec… Il faut dire qu’à force d’avoir toujours une longueur d’avance, cette éternelle marmite à idées épuise ses collaborateurs les plus endurcis.

Est-ce son statut imminent de grand-père qui l’inspire ? En 2001, il crée  » Allons en vent  » (1), une coopérative dont les 19 fondateurs – adultes – agissent en nom propre ou pour leurs enfants, petits-enfants, filleuls et filleules. L’idée maîtresse : partager la propriété d’une éolienne, à construire, en 2 000 parts de 100 euros, attribuées exclusivement aux enfants, les  » citoyens de demain « . Le projet séduit le ministre de l’époque, franchit rapidement les étapes administratives et, s’appuyant sur le succès d’une éolienne  » classique  » (elle tourne avec succès, à Mesnil, depuis mai 2004), trouve sa consécration ce 12 février, avec l’inauguration en grande pompe d’un moulin de 750 kilowatts au Grand Sart.  » Dans un monde de plus en plus globalisé, les adultes se sentent frustrés, impuissants. En achetant une part pour leurs enfants, ils peuvent projeter leur impuissance sur leurs gosses : l’enfant roi devient alors l’enfant du futur. A lui de marcher dans le sens du développement durable.  »

Entre-temps, l’  » Académie du vent « , une autre trouvaille de Delville, un outil d’éducation aux énergies renouvelables, sillonne les écoles de la région, colportant la même vision poétique que ses réalisations antérieures. L’été dernier, de retour d’Ukraine, ce moulin à idées a eu l’idée de faire presser du colza local et de distribuer le carburant ainsi obtenu aux agriculteurs du coin, pour leurs tracteurs.  » Un exemple parfait de développement local ! A l’heure d’Internet et des réseaux, c’est l’avenir.  » Dans la région, 8 capteurs solaires, rebaptisés  » totems  » et montés sur une construction en bois indigène, sensibilisent les curieux aux vertus du soleil comme source d’énergie gratuite : à nouveau, ce doux mélange d’art, de technique et de sensibilisation.

Au lendemain de l’inauguration, Delville se lancera dans son nouveau défi : renforcer l’image de paix accolée aux éoliennes ( » Tous les conflits mondiaux se nouent autour de l’accès à l’énergie « ). Il veut, dans la foulée, disséminer partout en Europe le concept d’éolienne des enfants et d’académie du vent, via la création d’un groupement d’intérêt économique.  » Quoi de plus merveilleux que l’aventure européenne à travers un tel projet industriel ?  » Le bougre est bien capable d’y arriver.

Philippe Lamotte

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