Nous avons reçu très peu de réponses à nos questions au siège central de Poverello à Bruxelles, dans les Marolles. © RTBF

Des dizaines de millions d’euros inutilisés

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Mais que fait cette asbl d’aide aux démunis de tout l’argent issu principalement de généreux donateurs? Très peu pour les pauvres, manifestement. Et c’est le chef financier du Centre interdiocésain qui gère la comptabilité.

Voilà un sacré paradoxe: l’association de lutte contre la pauvreté Poverello baigne dans l’argent. Grâce à de généreux dons, des bénévoles dévoués et une gestion ultrarigide, l’association est assise sur un trésor exceptionnel. Jugez plutôt: au cours des quinze dernières années, Poverello a réalisé un bénéfice moyen de 870 000 euros par an. Elle est le numéro un du secteur. Son dernier bilan affiche 21 millions d’euros d’actifs, c’est-à-dire de ressources. C’est plus qu’ATD Quart Monde (234 179 euros), le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté (605 483 euros), les Restos du coeur (4 674 101 euros), l’Armée du Salut (5 803 600 euros) et le Samusocial (9 113 908 euros) … réunis!

L’asbl détient plus de 23 000 mètres carrés de surface habitable, soit la surface habitable d’une rue comptant 177 maisons belges moyennes.

Fondée en 1978, à Bruxelles, par le gynécologue catholique Jan Vermeire, l’asbl est surtout connue au nord du pays pour ses banquets de Noël et ses repas vendus un euro symbolique aux sans-abri. Avec dix antennes en Flandre, trois à Bruxelles et deux en Wallonie, c’est aujourd’hui la plus importante des associations d’aide aux SDF du pays. Pourtant, Poverello n’utilise que très peu sa fortune colossale pour soulager la pauvreté. Plutôt que d’investir dans du logement et dans l’accueil aux sans-abri, l’asbl fait fructifier son magot en banque, en terrains et dans la brique depuis plus de dix ans.

Un mystérieux « trou » de 14 millions

Chez Poverello, l’Eglise catholique de Belgique joue un rôle moins direct que chez Rafaël (lire p. 20). Elle ne pilote pas l’asbl, mais s’occupe tout de même de sa comptabilité. Avec assiduité. C’est en effet le chef du service financier du Centre interdiocésain qui, depuis plus de cinq ans, fait office de comptable et dresse les bilans annuels de l’association. Il dispose d’un bureau au siège central de Poverello, dans le quartier bruxellois des Marolles, où il se rend tous les mardis. Bref, un cinquième de son temps de travail est visiblement dédié à Poverello.

En analysant les bilans de l’asbl, nous avons découvert qu’en 2010, huit millions d’euros de trésorerie ont été prêtés. A qui? Mystère. Ce prêt est ensuite subitement devenu une créance. « Cela signifie donc qu’un tiers doit ce montant à l’asbl », note Hugues Fronville, expert-comptable associé au cabinet BDO. Dans les comptes, la créance est comptabilisée à « moins d’un an ». « Poverello devrait pouvoir réclamer l’argent dans l’année », poursuit Hugues Fronville. Mais cela ne se produira jamais. Au contraire: le montant dû passe de huit millions d’euros en 2010 à quatorze millions en 2019. Soit deux tiers des ressources de l’asbl. Durant ces dix années, ces millions n’ont en tous les cas pas été investis pour les pauvres.

Des dizaines de millions d'euros inutilisés

A la suite de nos questions pressantes à Poverello sur cette curieuse créance, l’argent est revenu miraculeusement en trésorerie dans le bilan 2020 (publié à l’été 2021). L’association se justifie en parlant d’une erreur d’écriture comptable… Une si grossière erreur réalisée par le chef du service financier du Centre interdiocésain? Malgré nos demandes répétées, Poverello n’a produit aucun extrait de compte attestant que l’argent serait resté sur ses comptes bancaires durant ces dix ans. Il n’y a pas que les journalistes qui trouvent porte close chez Poverello: à Courtrai, trois volontaires qui s’étaient présentés comme candidats lors de l’assemblée générale afin d’obtenir plus de transparence dans la gestion des fonds ont été exclus de l’asbl en juin dernier.

Un parc immobilier énorme

La politique immobilière de Poverello est tout aussi interpellante que sa gestion financière. Nous avons demandé à une experte immobilière chevronnée, Véronique Jacques, de se pencher sur les quelque 230 parcelles détenues par l’asbl. Cette spécialiste estime l’ensemble à une valeur marchande de 48 à 53 millions d’euros. « Il s’agit d’un portefeuille immobilier très diversifié, analyse-t-elle. Il y a un certain nombre de propriétés utilisées pour l’aide sociale, mais on trouve aussi des forêts, des prés, des terres arables, des manèges et des appartements bourgeois qui n’ont absolument aucun rapport avec l’aide sociale. »

Au total, Poverello détient plus de 23 000 mètres carrés de surface habitable, en plus des églises, des entrepôts et des chalets, ce qui représente la surface habitable d’une rue comptant 177 maisons belges moyennes. De quoi, moyennant des aménagements et une mise aux normes, loger deux mille personnes, soit vingt fois plus que la petite centaine de pauvres hébergés actuellement et depuis des années par l’asbl.

Poverello continue d’investir massivement dans l’immobilier, mais sans réel projet social derrière ces achats. A Gand, l’asbl vient d’acquérir un bâtiment paroissial, la maison Coleta, pour 725 000 euros. Son projet? Aménager des kots à louer à des étudiants. Des étudiants pauvres? Même pas.

Mais ce n’est pas tout. De grands bâtiments tels que le monastère dominicain d’Ostende, un cloître à Zottegem, l’imposant monastère Damien à Courtrai ou un complexe à Banneux restent désespérément vides à l’exception de quelques pièces. A Daverdisse, en Ardenne, Poverello organise des activités qui n’ont que peu de lien avec son objet social, comme des stages d’équitation à prix imbattable pour des enfants flamands de familles plutôt aisées.

Au détour d’une recherche Google, nous sommes aussi tombés par hasard sur Comptarello, la plateforme comptable de l’asbl, publiée « en clair » sur Internet. On y découvre notamment que Poverello paie les abonnements de téléphonie mobile d’une dizaine de personnes – des frères, des neveux, des belles-soeurs… – de la famille de Mark S., le trésorier de l’asbl. Certains de ces numéros servent de contact pour des annonces vendant des biens immobiliers. Abus de biens sociaux? Poverello évoque un « achat groupé » et des refacturations aux bénéficiaires de ces abonnements mais, malgré nos demandes, elle n’a produit aucun document (factures, extraits bancaires) soutenant cette explication.

Des dizaines de millions d'euros inutilisés

Malgré sa fortune, l’asbl semble faire preuve d’une pingrerie étonnante. Nous l’avons constaté en interrogeant plusieurs bénévoles et en nous infiltrant au sein d’une équipe à Bruxelles: portions rationnées, aliments parfois périmés voire avariés et café coupé à la chicorée pour les repas servis aux démunis qui y logent en payant un loyer de trois cents euros par mois pour un lit dans un dortoir de douze (sans y avoir accès entre 9 h et 17 h), sans compter les murs délabrés, les fuites d’eau, etc. pour lesquels les bénévoles demandent en vain des moyens pour les réparer. Lorsque nous avons soumis notre constat à Mrg Cosijns, en nous étonnant que les comptes de Poverello aient été avalisés par le chef financier même du Centre interdiocésain depuis 2016, il a reconnu qu’il y avait un problème, tout en soulignant que l’asbl était totalement indépendante de l’Eglise.

Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Fonds pour le journalisme et du Fonds Pascal Decroos.

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