Des bulles plein les blogs

Exit les fanzines, place aux bédéblogs ! Rapides à réaliser, les sites personnels de BD fleurissent sur Internet. Visite guidée

www.zanorg.com/frantico

www.bouletcorp.com/blog

www.20six.fr/melaka

www.bloglaurel.com

http://pouet.is.free.fr/autoutpetithasarddesmots.html

http://poipoipanda.blogspot.com

http://lisamandel.designfacility.net

Il est petit, gros, moche et plutôt antipathique. Toujours flanqué d’un chat mal embouché jouant les Jiminy Cricket nipponisants, obnubilé par le cul de la boulangère, Frantico traîne son existence comme un boulet et brandit sa misère sexuelle en étendard. Pourtant, du 1er janvier au 31 mai 2005, 8 000 personnes sont venues lui rendre visite quotidiennement, histoire de prendre la température de son mauvais esprit et des nouvelles de la voisine – sautera ? sautera pas ? Ça se passait sur le Net et, le jour où le blog s’arrêta, près de 13 000 lecteurs se recueillirent devant l’ultime page de la vie d’un certain François, alias Frantico (1).

Du bonhomme on ne sait pas grand-chose. Mais, à lui seul, il incarne un phénomène qu’on n’avait pas vu venir : la bande dessinée s’affranchit du papier. Il n’y a qu’à faire un tour sur la Toile pour s’en convaincre : au cours des derniers mois, des centaines de pages personnelles de BD y ont éclos. Fini, les cartes de photocopieuse et la vente au porte-à-porte : le fanzine est mort, vive le blog ! Et certains éditeurs commencent à y faire leur marché : Albin Michel, qui vient de publier le blog de Frantico et sortira bientôt celui d’Une jeune fille bien, mais aussi Delcourt, qui s’apprête à éditer La Vie du Lutin.

En 2000, l’auteur et théoricien américain de la bande dessinée Scott McCloud prophétisait, dans son livre Reinventing Comics, que l’avenir de la BD passerait par Internet et les nouveaux médias. L’oracle est devenu réalité et, le 11 septembre 2005, le premier Festival des blogs BD a réuni à Paris 40 auteurs et plus de 2 500 visiteurs dans les chais de Bercy Village. Pour Yannick Lejeune, directeur d’une société de conseil en informatique et organisateur du festival, un tel engouement s’explique d’abord par la blogmania actuelle :  » Pour les 15-25 ans, c’est devenu un outil du quotidien, explique-t-il. La création d’un site Internet était complexe, alors qu’il faut deux minutes pour monter son blog.  » Il s’en crée un nouveau chaque seconde dans le monde.

Et, puisqu’il existe des blogs de tout et de n’importe quoi, pourquoi pas des blogs de BD ?  » En Corée du Sud (un marché de la BD de 60 millions d’euros), il y a belle lurette que la bande dessinée n’est plus synonyme de papier, remarque Benoît Peeters, scénariste, éditeur et théoricien du neuvième art. Il existe des blogs payants, et l’on peut recevoir des strips sur son GSM. Pourquoi pas un Peanuts moderne, que l’on recevrait chaque jour sur son portable, comme on le lisait autrefois dans le journal ? » Au Japon, aux Etats-Unis,  » e-mangas  » et  » webcomics  » proposent à leurs lecteurs, moyennant abonnement, de consulter des productions réalisées spécifiquement pour le Web. Et la PSP, la nouvelle console portable de Sony, proposera bientôt le même genre de service. En France, la gratuité reste pour le moment de rigueur, et les blogs BD ne semblent pas représenter une concurrence sérieuse pour l’édition traditionnelle.  » Qui a envie de lire du Tardi sur son écran d’ordinateur ? demande Benoît Peeters. Notre culture sacralise le livre, et les albums de bandes dessinées franco-belges, contrairement aux comics et aux mangas, sont des objets luxueux. A l’inverse, le blog se picore avec désinvolture ; il suppose réactivité, rapidité et interactivité avec le lecteur.  »

Ainsi, la production pour le Web impose ses codes, ses contraintes et un mode de consommation qui lui sont propres :  » Je dois penser ma page différemment, sous forme de menu déroulant, explique Boulet (2), dessinateur au  » mégazine  » Tchô ! et star des bédéblogueurs. C’est un laboratoire où je me permets de purs exercices de style, sans recherche de cohérence graphique ou narrative.  » Mélaka (3), autre vedette de la blogosphère, auteur au magazine Spirou et collaboratrice de la revue Psikopat, témoigne de sa liberté :  » Je sens moins de contraintes ; je n’ai pas peur de rater un dessin. Alors que la publication impose plus de rigueur, je peux me permettre, sur le Net, de dessiner vite, sans crayonnés, et ratures incluses.  »

Généralement tenu comme un journal intime, le bédéblog tourne souvent à la bédéréalité : Frantico, narrant ses turpitudes onanistes, Laurel (4), racontant sa vie sentimentale, ou Princesse Capiton (5), évoquant des anecdotes de sa vie d’hôtesse d’accueil dans une grande maison d’édition de BD, font pénétrer leurs lecteurs dans leur intimité supposée – et pas toujours palpitante.  » Nous sommes toujours étonnés de constater à quel point les lecteurs peuvent prendre ce qu’ils lisent pour argent comptant « , souligne Poipoipanda (6), qui se réclame, de même que la plupart des auteurs, plutôt de l’autofiction que de l’autobiographie. Un thermomètre intégré permet de prendre la mesure de la popularité d’un blogueur : les commentaires. Chacun peut livrer ses impressions sur la page du jour, créant un lien direct avec l’auteur.  » Le retour immédiat des réactions du public, l’instantanéité des réponses rompent radicalement avec la solitude de ce métier, explique Lisa Mandel (7), auteur de NiniPatalo (Glénat) ainsi que d’ Eddy Milveux (Milan) et bédéblogueuse. Les lecteurs deviennent accros. C’est comme une série : il y a une fidélisation. Quand je ne m’en occupe pas quelques jours, ils râlent !  »

Marion Festraëts

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