Des Belges dans la tourmente

Dans ce second tome d’Apocalypse en Belgique, 1940 – 1945, quinze témoignages inédits constituent autant de tranches de vie et explorent des méandres méconnus ou singuliers de cette période trouble…

Eté 2009. Dans la foulée de la série documentaire Apocalypse diffusée par la RTBF et consacrée aux heures sombres de la Seconde Guerre mondiale, des centaines de récits, tantôt circonstanciés, tantôt parcellaires, font suite à l’appel à témoins lancé par la chaîne publique. De cette manne précieuse, Bruno Deblander et Louise Monaux tirent un premier ouvrage, privilégiant une approche chronologique et collective. Mais très vite, ils ressentent ce goût de trop peu qui les pousse à partir à la rencontre de ces destins singuliers, à réentendre autrement ces voix qui évoquent un monde familier et pourtant étrange où, en une seconde, les destins pouvaient bifurquer, les vies se briser.

L’un des mérites d ‘Apocalypse en Belgique 2, justement sous-titré Destins singuliers, est de remettre en lumière des pans méconnus de notre histoire commune. En témoigne, par exemple, l’extraordinaire récit d’Antoine Callant, ce jeune belge du bout du monde dont le père ingénieur était parti travailler en Chine, au début des années 1930, pour le compte de la Société générale. Né à Shanghai en 1936, il n’a que six ans et demi lorsque les Japonais, qui occupent la ville, décident d’arrêter les ressortissants belges et de les interner au camp de Lunghwa. Pour le jeune Antoine, comme pour des dizaines d’autres expatriés, c’est la fin brutale d’une existence relativement privilégiée et la découverte progressive des rations alimentaires minimalistes, des vexations qui se multiplient à l’approche de la fin de la guerre et de la malaria qui fait des ravages dans le camp. La détention se prolongera durant 852 jours et beaucoup n’y survivront pas. Le frère d’Antoine, Jules Callant, mourra en 1946 des suites de cet internement. Pour Louise Monaux, historienne de formation,  » c’est un témoignage d’autant plus passionnant qu’aucun livre ou récit évoquant le sort des Belges de Shanghai n’a jamais été publié. Cet unique récit d’Antoine Callant fait revivre une histoire qui, autrement, aurait pu être totalement engloutie « .

Une autre caractéristique de ces destins singuliers, c’est qu’ils invitent à se défaire des lunettes manichéennes que l’on est parfois tenté de porter pour aborder cette période. Le récit de Georgette V. (qui a souhaité rester anonyme), intitulé  » Mon père, ce collabo « , est à cet égard révélateur. A lire cette histoire, patiente reconstitution d’un puzzle mémoriel douloureux qui n’est pas sans évoquer certains récits de Patrick Modiano, on en vient à se demander si ce père mérite vraiment ce qualificatif infâmant. On a plutôt l’impression d’un homme pris au piège d’un engrenage infernal, funambule incertain sur le fil parfois ténu séparant l’héroïsme de la lâcheté.  » Quand on écoute ces témoins, résume Louise Monaux, on ne peut s’empêcher de se demander ce qu’on aurait fait à leur place. J’ai de jeunes enfants. Aurais-je eu le courage de participer à la Résistance ? « 

Comme un rite de passage

Même si ce n’est pas le fil conducteur qui a nourri la sélection de ces quinze témoignages, l’impression se dégage d’une commune fracture, d’un rite de passage imposé par la guerre, modifiant à jamais leur destin et le regard qu’ils portent sur l’existence.  » D’où l’importance d’aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux, confirme Bruno Deblander. Je pense au témoignage de Georgette Stulens, cette jeune Bruxelloise qui a passé toute la guerre à Londres. Je pense aussi au récit de Jean Krol, dont les parents, venant de Pologne, sont arrivés en Belgique dans les années 1930. Dans un climat marqué par la crise économique et par une certaine xénophobie, le père a travaillé dans les charbonnages du Limbourg, puis dans la région de Charleroi, la mère dans des travaux agricoles. En discutant avec leur fils, on se rend compte à quel point la guerre a constitué pour cette famille un déchirement et la fin d’un rêve impossible qui était pour eux le retour en Pologne. « 

Par le poids d’humanité qui s’en dégage, Apocalypse en Belgique nous tend un miroir et nous convie à une réflexion sur la fragilité de ce qu’on croit acquis à jamais.

Apocalypse en Belgique 1940-1945, Destins singuliers, par Bruno Deblander et Louise Monaux, RTBF/Racine, 208 p.

ALAIN GAILLIARD

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