Entre danse, poésie, slam et musique, Unmuted réactive le son sur la place de la femme noire dans notre société. © julien hayard

Derrière la danse

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A l’affiche du festival Lezarts Urbains, Massinda Zinga, promotrice des cultures afro-caribéennes en général et du dancehall jamaïcain en particulier, présente Unmuted. Un espace artistique de liberté et d’expression pour le collectif Sisterhood.

Chaque danse a une histoire. Elle naît dans un contexte singulier, dans une communauté particulière. La couper de ses racines pour n’en retenir que l’aspect technique, c’est immanquablement l’appauvrir, la priver de son sens. Cela, Massinda Zinga en est persuadée, et c’est à recréer ce lien qu’elle oeuvre depuis plusieurs années, comme elle le démontrera au prochain festival Lezarts Urbains. « En travaillant dans les écoles de danse, je me suis rendu compte que c’est un système où les gens viennent pour s’amuser, pas forcément pour apprendre une histoire, avec un format de cours qui ne permet pas d’aller en profondeur sur les questions historiques et culturelles, affirme-t-elle. On y produit du mouvement, pour divertir les gens et faire de l’argent, dans une logique capitaliste. »

Pour faire de l’interculturalité, il faut passer par la non-mixité.

En 2019, Massinda Zinga a lancé son propre projet avec l’objectif de créer des ponts culturels entre l’ Afrique, les Caraïbes et l’Europe. Ce carrefour symbolique entre les continents, elle le connaît bien, puisqu’elle y a grandi: elle est née à Bruxelles d’un père angolais et d’une mère originaire de la Martinique. « Mes grands-parents paternels ne parlaient pas portugais mais kikongo, parce qu’ils venaient du nord de l’ Angola, près de la République démocratique du Congo. Ils sont arrivés en Belgique avec les premiers Congolais. Mon père avait 2 ans. Il n’est jamais retourné en Angola, j’y suis allée avant lui. »

Ce carrefour, c’est aussi celui du dancehall, style apparu dans les quartiers populaires de Kingston, la capitale de la Jamaïque, à la fin des années 1970, et que l’on connaît en Europe à travers les porte-drapeaux « commerciaux » Sean Paul et Shaggy. Musicalement, le dancehall découle du reggae, du ska et du rocksteady. En danse, le style se caractérise par des mouvements chaloupés, sollicitant en particulier le bassin et la cage thoracique chez les femmes. Le dancehall a développé un énorme répertoire de « moves », notamment ceux popularisés par Bogle (Gerald Levy), figure fondatrice disparue tragiquement. Culturellement, le dancehall est indissociable de la colonisation, sur une île où, à partir du XVIIe siècle, des dizaines de milliers d’esclaves ont été déportés par les Britanniques depuis les côtes africaines pour y cultiver la canne à sucre. Plusieurs siècles de violence et d’oppression qui ont imprégné toute la culture jamaïcaine.

Née à Bruxelles, Massinda Zinga s'attelle à créer des ponts culturels entre l'Afrique, les Caraïbes et l'Europe.
Née à Bruxelles, Massinda Zinga s’attelle à créer des ponts culturels entre l’Afrique, les Caraïbes et l’Europe.© malkia mutiri

Blessures encore ouvertes

« Le dancehall, c’était déjà en moi, avoue Massinda Zinga. Lors des fêtes, c’était ce style-là qui me parlait le plus. La Martinique, ce n’est pas la Jamaïque, mais on a la culture dancehall chez nous aussi. » Intriguée par cette danse qui lui parle tant, Massinda Zinga finit par partir en Jamaïque, en 2017. Elle y retournera ensuite plusieurs fois par an. « C’est en allant là-bas que j’ai eu envie d’aller chercher plus loin, en Afrique, et de comprendre. Les Jamaïcains sont, je pense, le peuple des Caraïbes le plus attaché à son héritage africain. »

A travers les activités de son studio et label MDF (pour Maïthé – son deuxième prénom – Dancehall Family), Massinda Zinga crée des liens, met sur pied des formations, incite à la réflexion. La démarche touche à des points délicats, des blessures encore ouvertes, des déséquilibres persistants. « Les voyages que j’ai organisés pour emmener des Belges en Jamaïque ne se sont pas passés comme je l’espérais, déplore-t-elle. C’est difficile pour des Européens de se décentrer, de se mettre au niveau des locaux sans créer de position de supériorité ou d’infériorité. » Sur la base de ce constat, quand elle a mis en place ses formations destinées aux femmes, elle a décidé de travailler d’abord en non-mixité, Blanches d’un côté et non-Blanches de l’autre. Un choix assumé. « Ça a été un peu difficile au début, parce que la question de la non-mixité est assez sensible. Mais on ne part pas de la même histoire et je pense que pour faire de l’interculturalité, il faut passer par la non-mixité pour travailler sur un langage commun, pour aller dans la même direction, pour créer des communautés de danse qui soient « safe » pour tout le monde, peu importe d’où on vient. »

Le groupe de femmes afro-descendantes participant à cette formation a engendré, en 2021, un collectif créatif intitulé Sisterhood. Sur les douze membres de ce groupe, six montent sur scène dans Unmuted (littéralement « dont on a réactivé le son »), un spectacle entre danse, poésie, slam et musique sur la place de la femme noire dans notre société. Déjà présenté à Bozar et au festival Voix de femmes, il est à l’affiche du prochain festival Lezarts Urbains, au KVS (1). « Ce sont leurs trajectoires de vie, précise Massinda Zinga, la manière dont elles reprennent possession de leur voix, de leur corps. Avec, également, une grande place pour le « black joy », l’esprit de fête, de joie, qui existe dans les communautés noires et qui prête parfois à confusion, parce que c’est une réponse à l’oppression: ce n’est pas juste le fait d’être content, c’est la joie de la libération. »

(1) Au KVS, à Bruxelles, le 2 avril.

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