Dernières tournées pour 900 facteurs

Laurence Van Ruymbeke
Laurence Van Ruymbeke Journaliste au Vif/L'Express

Les lettres sont plus rares ? Les facteurs le seront aussi. Alors que la libéralisation du secteur progresse, La Poste poursuit sa mue : ses nouveaux actionnaires seront gourmands

Ce sont ces petites choses qui compliquent la vie. Enlever un casque de moto, l’enfiler, puis attacher la mentonnière. C’est pourtant de cela, entre autres, que discutent la direction de La Poste et les organisations syndicales, à l’heure de négocier la deuxième version du plan Géoroute. Ce plan prévoit d’adapter les 10 000 tournées quotidiennes, assurées par 12 000 facteurs, au volume déclinant de courrier. Objectif sous-jacent : réduire les coûts de fonctionnement d’un peu moins de 7 %. Chacune des tâches du facteur est, dès lors, scrupuleusement chronométrée et chacun de ses gestes fait l’objet d’une norme de référence. Même pour le port du casque : 8 secondes.

Lancé en 2003, Géoroute 1 avait, on s’en souvient, provoqué des grincements de dents dans la population et des journées de grève parmi le personnel. Depuis, le volume de courrier a baissé de 3 % par an. Les publicités adressées ont quelque peu pris le relais du courrier classique, mais l’avenir est incertain.  » Chaque pourcentage de volume perdu représente un manque à gagner de 15 millions d’euros, précise Johnny Thys, administrateur délégué de La Poste. Nous devons absolument et sans cesse nous adapter à cette réalité. Sinon, l’entreprise ne survivra pas.  »

Le travail des facteurs, dont les sacs se font un peu moins lourds, changera donc, à partir de la mi-janvier. Il sera encore rectifié deux fois d’ici à 2010.  » Il y a des corrections à apporter à la première réorganisation, explique François Dorrekens, porte-parole de l’entreprise publique autonome. Nous devons aussi redessiner les tournées pour que la charge de travail soit équitablement répartie entre ceux qui les assurent.  »

Le client qui attend son courrier derrière sa porte pourrait s’apercevoir assez vite du changement : son facteur ne sera peut-être plus le même. Certaines boîtes aux lettres seront visitées plus tôt, et d’autres plus tard. Les journaux quotidiens, eux, resteront distribués dans leur immense majorité avant 7 h 30. En semaine, le facteur disposera de 21 secondes pour les déposer chez les lecteurs. Et de 25 secondes le samedi. Il ne devra pas mettre plus de 32 secondes pour sortir de sa voiture, alors qu’il pouvait compter sur 1 minute jusqu’à présent. Ainsi va Géoroute…

Dans la foulée, au fur et à mesure de l’application du plan, 900 postes de facteurs seront supprimés avant la fin de 2006. En douceur et sans licenciements secs. Quelque 2 000 d’entre eux partiront en pension ou en prépension et un millier de nouveaux et jeunes distributeurs seront engagés. Les postiers devront se plier à d’autres changements. Un millier de vélomoteurs, sur 4 000, seront remplacés par des vélos ou des voitures. Celles-ci ont l’avantage de ne pas imposer le port du casque. Elles permettent aussi aux facteurs d’embarquer d’un coup tout le courrier à distribuer. Donc de gagner du temps.

Or le temps presse. Au 1er janvier, La Poste devrait vivre deux bouleversements majeurs. Libéralisation oblige, elle ne disposera plus d’un monopole que sur le courrier adressé de moins de 50 grammes (contre moins de 100 grammes actuellement). Autrement dit, 50 % de son chiffre d’affaires sera mis en concurrence, contre 40 % actuellement.

A cette date, La Poste sera aussi propriété, pour presque moitié, d’un nouvel actionnaire. La Poste danoise, associée au fonds d’investissement CVC Capital Partners, détiendra en effet 50 % de ses parts, moins une. Cette alliance, voulue de longue date par le patron de la maison, Johnny Thys, et par l’ancien ministre de tutelle, Johan Vande Lanotte (SP.A), soulève toujours une certaine méfiance et quelques questions bien senties. D’abord parce que la poste danoise n’a pas du tout la même culture d’entreprise que sa cons£ur belge (voir infographie), focalisée qu’elle est sur la seule rentabilité de la société. Sa direction ne fait pas mystère de son absence totale d’états d’âme vis-à-vis du personnel ou du rôle social du facteur, qui tient tant à c£ur les organisations syndicales belges.

De toute évidence, le contrat stratégique de La Poste, qui prévoit la perte de 6 640 postes temps plein d’ici à 2010, lorsque toutes les opérations de tri du courrier seront automatisées, a été taillé sur mesure pour plaire au nouveau partenaire venu du Nord. Cette perspective glace les syndicats.  » L’Etat n’a plus les moyens de financer La Poste, résume Nicolas Thirion, chargé de cours à l’ULg en droit commercial. Les actionnaires privés sont donc en position de force, même s’ils sont minoritaires. L’Etat en est en quelque sorte l’otage.  » Le texte prévoit aussi de conserver un réseau de 1 300 magasins postaux, dont au moins un dans chacune des 589 communes du pays. Mais ces bureaux, dont 25 % seulement sont rentables, ne seront plus forcément tenus par du personnel de La Poste, contrairement à ce qui se passait jusqu’à présent. D’ici à cinq ans, seules 650 boutiques postales, sur 1 300, seront gérées par de  » vrais  » postiers. Et les autres ? Il s’agira de Points Poste installés dans les Delhaize, les agences Fortis, les librairies, les gares ou les administrations communales. Actuellement, le pays en compte déjà 50. Au Danemark, les postiers ne veillent plus eux-mêmes que sur un quart des bureaux.

Un Sabena-bis ?

L’accord conclu par l’Etat avec son nouveau partenaire prévoit en outre qu’un dividende de 10 millions d’euros soit octroyé aux Danois en 2006 et 2007, indépendamment de la santé financière de La Poste.  » Le personnel craint un Sabena-bis, avec un investisseur étranger qui pillerait à nouveau une entreprise belge « , explique Michel Meyer, secrétaire wallon du syndicat socialiste CGSP-Poste. Mais, contrairement à la Sabena, La Poste ne pourrait tomber en faillite. La loi ne le permet pas. Quid des dividendes après 2007 ? Cela dépendra des bénéfices engendrés, affirme le nouveau secrétaire d’Etat aux entreprises publiques, Bruno Tuybens (SP.A).

Fraîchement nommé, ce dernier a dû répondre aux questions en rafales de divers députés, après la parution, dans La Libre Belgique, d’informations selon lesquelles l’augmentation de capital annoncée dans le cadre de ce mariage n’en était pas réellement une.

Les Danois apportent bien 300 millions d’euros dans la corbeille, tandis que la SFP (Société fédérale de participations) l’alimente à concurrence de 40 millions d’euros. Mais le capital de La Poste, qui s’élève à 600 millions d’euros, aura perdu quelques plumes le 1er janvier 2006. Car une réduction de capital interviendra avant cette date. Manifestement, aucun des partenaires ne tenait à s’étendre sur le sujet avant que les médias ne s’en emparent.

Discrétion troublante

Il se fait que depuis des années, l’Etat fédéral avait une dette vis-à-vis de La Poste, le premier refusant de payer à la seconde la facture que celle-ci lui réclamait pour les missions de service public assurées. La facture s’élèverait à environ 300 millions d’euros. Qu’en est-il advenu ?  » Nous avons trouvé un accord qui fait table rase du passé et qui précise les engagements de l’Etat pour l’avenir « , explique de façon quelque peu sibylline Els Houtmans, conseillère au cabinet Tuybens. A vrai dire, l’Etat a refusé de payer davantage que ce qu’il avait budgété à l’entreprise publique autonome. Mais il s’est engagé à lui verser 290 millions d’euros par an pour les cinq années à venir, soit le coût estimé de ces missions de service public.  » C’est un bon accord « , assure-t-on à La Poste, qui se réjouit de savoir sur quelle aide financière précise elle pourra compter à l’avenir.

Cette dette ancienne n’en reste pas moins problématique. Les députés qui ont interrogé le secrétaire d’Etat sur le sujet n’ont d’ailleurs guère été convaincus par ses explications. Tout porte à croire que cette dette du passé a été transformée en créance douteuse, puis versée dans les pertes de l’entreprise. Sur un total de quelque 300 millions d’euros, un peu moins de 150 millions d’euros auraient été prélevés sur le capital de La Poste. Ce qui expliquerait la très discrète réduction de capital de l’entreprise.

Las de ces incertitudes et inquiet des changements annoncés, le personnel a déjà débrayé ponctuellement, dans certains bureaux de poste. Un arrêt de travail en front commun syndical est aussi prévu en région liégeoise le 12 décembre.

Laurence van Ruymbeke

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