Dennis Hopper, un rebelle à Hollywood

Acteur, réalisateur, photographe, peintre : les vies de Dennis Hopper, disparu le 29 mai à l’âge de 74 ans, se confondent avec l’histoire de la contre-culture américaine, dont il fut l’une des figures emblématiques.

Evoquer Dennis Hopper, c’est se préparer à tutoyer le vertige. Acteur, photographe, réalisateur, peintre, rares sont les artistes à s’être de la sorte multipliés sur différents terrains d’expression. Au point d’esquisser, à travers son regard, une histoire subjective de l’Amérique contemporaine, ce continent dont il a su prendre le pouls, pour en enregistrer les fluctuations tout au long des cinquante dernières années.

Cette époque mouvementée, Hopper n’en fut pas que le témoin privilégié ; il en devint l’une des figures de marque, mais aussi de la marge, évoluant à la croisée des (contre-) cultures. Si l’on retient naturellement que son magistral Easy Rider fut l’un des détonateurs du Nouvel Hollywood – ce courant qui, au tournant des années 1970, allait révolutionner le cinéma américain -, l’ensemble de son £uvre vaut par son questionnement intransigeant d’une nation, et du monde, dont il tentera, inlassablement, de capter une part de vérité.

Hopper, on l’avait rencontré, début 1998, à Bruxelles, où il était l’invité d’honneur d’un festival qui ne s’était pas encore donné le cinéma européen comme centre d’intérêt exclusif. Un cinéma européen qu’il vénérait, au demeurant, citant Bergman, Rossellini et autres Truffaut parmi ses influences majeures. L’acteur ne faisait pas, à l’époque, qu’enchaîner les films sur un tempo d’enfer – ainsi de l’insignifiant The Last Days of Frankie the Fly, programmé au Festival, l’un des 202 (!) titres recensés par IMDB dans sa filmographie d’acteur au moment de sa disparition. Homme pressé, on le retrouvait à bord de la voiture qui le conduisait de la porte de Namur à la place Meiser, conversation qui allait ensuite se prolonger dans une loge de la RTBF.

A l’ombre de James Dean

Rien, sans doute, ne prédisposait Dennis Hopper, qui était né à Dodge City, au Kansas, le 17 mai 1936, à devenir une icône de la culture underground américaine. Rien, donc, n’était une passion précoce pour le métier d’acteur. Après avoir tâté des planches du Old Globe Theater de San Diego, Hopper prend la Highway 1, direction Los Angeles, où il espère faire son trou dans le cinéma. Une série ( The Medic) plus loin, et le voilà sur les listes des studios, avec bientôt un contrat à la Warner en poche –  » Ce fut ma véritable école, une expérience énorme.  » Ses débuts au grand écran, il les effectue dans I Died a Thousand Times ( La Peur au ventre), de Stuart Heisler. C’est toutefois Rebel Without a Cause ( La Fureur de vivre), le film de Nicholas Ray, qui lui entrouvre les portes de la notoriété, à l’ombre de James Dean, son partenaire à l’écran et son ami à la ville.  » J’avais 18 ans et lui 24, et nous avions plus une relation d’élève à professeur que d’amis proches. J’étais persuadé d’être le meilleur jeune acteur du monde, jusqu’au moment où je l’ai vu…  »

Le duo partage encore l’affiche de Géant, avant que Dean ne connaisse la fin tragique que l’on sait. Hopper, pour sa part, semble voué à une carrière hollywoodienne standard (on le voit notamment dans Gunfight at O.K. Corral ( Règlement de compte à O.K. Corral, de Sturges) lorsque son caractère bien trempé explose face à son réalisateur de From Hell to Texas, ( La Fureur des hommes), d’Henri Hathaway, avec pour effet immédiat son bannissement des studios. Cet épisode, l’acteur le met à profit pour peaufiner son jeu auprès de Strasberg, mais surtout pour nourrir ses passions pour l’art contemporain – il deviendra un collectionneur éclairé, sa maison de Venice accueillant des £uvres de Rauschenberg, Basquiat ou Mapplethorpe, parmi d’autres – et la photographie, dont il ne se détournera jamais par la suite. Et de signer, notamment, une série de portraits saluant l’émergence, avec les sixties, d’une nouvelle génération, de James Brown à Jane Fonda ou Paul Newman.

Le manifeste d’une génération

Hollywood a toutefois la mémoire courte, et que dire d’Henri Hathaway, qui fait appel à lui, huit ans après leur clash, pour The Four Sons of Katie Elder. La simple évocation de ce souvenir suffisait à provoquer son hilarité :  » Il m’a engagé parce que j’étais marié à la fille de Margaret Sullavan, et que nous avions une fille. Ce qui les a incités, lui et John Wayne, à me remettre au travail. Et ce fut le début de ma seconde carrière à Hollywood.  »

Echaudé par son expérience antérieure, l’acteur n’est pas dupe pour autant, et s’emploie surtout à réaliser son premier long-métrage. Ce sera Easy Rider, road-movie nihiliste accompagnant deux motards – Hopper lui-même et Peter Fonda -, bientôt rejoints par un troisième larron (son ami Jack Nicholson), dans leur traversée des Etats-Unis. Soit une ode à la liberté, aux grands espaces et aux paradis artificiels, baignée de rock et emblématique d’un mouvement hippie confronté aux préjugés de l’Amérique profonde, même si l’euphorie initiale y cède le pas à l’amertume. Sorti en 1969, Easy Rider devient le manifeste d’une génération.  » Aucun autre film ne traitait des problèmes de la jeunesse, ni ne reposait sur la musique qu’elle écoutait. On me dit d’ailleurs parfois que j’ai inventé MTV. Le public de l’époque pouvait en tout cas s’y identifier.  » Si le succès d’ Easy Rider, le premier d’une telle ampleur pour un film américain indépendant, ouvre la porte à une nouvelle lignée de cinéastes, Hopper, pour sa part, s’attelle à son grand £uvre, The Last Movie, qu’il tourne au Pérou en compagnie notamment de Sam Fuller. Hallucinant autant qu’halluciné, évoluant aux confins du cinéma expérimental, le film ne connaîtra jamais de distribution sérieuse.  » J’essayais d’utiliser le cinéma comme un expressionniste abstrait l’aurait fait de la peinture « , expliquait Hopper, largement incompris sur ce coup-là.

Hopper nouvelle manière

Dans un univers où l’on ne vaut jamais que ce qu’a rapporté son dernier film, le réalisateur est grillé. Débute une longue traversée du désert, entrecoupée d’éclairs sporadiques – L’Ami américain, pour Wenders ; Apocalypse Now, pour Coppola. Reste que, pour Hopper, les années 1970 et une bonne partie de la décennie à suivre ont la saveur acide des descentes dont on ne voit pas le bout. Il faudra un David Lynch, et le Frank Booth de Blue Velvet pour l’arracher au marasme –  » J’étais sobre, alors, et ce fut une expérience intense. Pour moi, Blue Velvet est le premier film surréaliste américain.  »

Le mémorable Frank Booth est en quelque sorte la matrice de sa nouvelle persona de cinéma. Le plus souvent flippant et allumé, Hopper se multiplie, de la série Z aux blockbusters façon Speed, en passant par quelques perles d’auteurs – Indian Runner, de Sean Penn ; The Blackout, d’Abel Ferrara, et jusqu’au Elegy d’Isabel Coixet. Sans oublier l’un ou l’autre projet singulier, façon Basquiat, de Julian Schnabel, où il concilie ses passions pour la peinture et le cinéma.  » La peinture, la photographie et le cinéma relèvent chez moi d’un même processus : un acte créatif compulsif.  » Acteur éprouvant nos angoisses, réalisateur continuant à poser, de Colors à The Hot Spot, un regard tout personnel sur l’Amérique et ses mythes, artiste plasticien interrogeant son temps, et glissant de l’utopie des sixties au désenchantement contemporain, Dennis Hopper aura réussi à défier également les lois de la physique, créateur installé à la marge du système, mais au c£ur même du chaos de ce monde. Rebelle, à Hollywood, et au-delà.

JEAN-FRANçOIS PLUIJGERS

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