Degrelle sous la loupe de Littell

Olivier Rogeau
Olivier Rogeau Journaliste au Vif

L’auteur des Bienveillantes avait songé à sous-titrer son nouveau livre Anatomie d’un discours fasciste. Car c’est bien d’anatomie qu’il s’agit dans Le Sec et l’humide, étude consacrée à Léon Degrelle, chef des SS wallons.

Dans le roman Les Bienveillantes, le grand succès de la rentrée littéraire 2006 (prix Goncourt, près d’un million d’exemplaires vendus), le narrateur, l’officier SS Max Aue, se fait raconter, lors de sa traversée du Caucase, comment le Belge Léon Degrelle, simple mitrailleur dans la Wehrmacht, a gagné ses galons d’officier et obtenu que la Légion Wallonie soit intégrée dans la Waffen-SS. Vingt mois après la sortie de ce best-seller, son auteur, Jonathan Littell, publie, ce 10 avril, un nouveau texte, nettement moins long, consacré cette fois entièrement à Degrelle. Dans Le Sec et l’humide, l’écrivain français d’origine américaine livre une analyse sémantique de La Campagne de Russie, l’un des ouvrages – interdit en Belgique – du chef des SS wallons.

C’est en rassemblant sa volumineuse documentation pour la rédaction des Bienveillantes que Littell a découvert Degrelle. Jeune trublion portant beau, le fondateur de Rex, mouvement d’origine catholique, a connu son heure de gloire avant la guerre en s’attaquant à la classe politique. Sa popularité atteint son zénith en 1936, année qui voit 21 députés rexistes entrer au Parlement. Mais, dès 1938, il perd une bonne partie de son influence politique et s’isole à l’extrême droite.

Après la défaite de mai 1940, Degrelle, partisan convaincu de l’  » Ordre nouveau « , espère que le pouvoir va enfin s’ouvrir à lui en Belgique. Mais la première année de l’Occupation ne lui apporte que des déceptions : il est considéré comme un  » charlatan  » par le général allemand Reeder, administrateur militaire de la Belgique. Il a beau réorganiser le rexisme sur un modèle ouvertement fasciste, avec chemises noires, marches aux flambeaux et embrigadement de la jeunesse, c’est la traversée du désert. L’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne, en juin 1941, change la donne. Aux côtés de quelques centaines de rexistes, Degrelle s’engage pour le front de l’Est. La percée, par son unité notamment, de l’encerclement soviétique de Tcherkassy, en février 1944, lui vaut décorations, promotions et rencontres avec Hitler. Hélas pour le Belge, bombardé alors Volksführer der Wallonen, l’après-guerre ne sera pas nazi. Abandonnant ses hommes du côté de Lübeck en mai 1945, Degrelle gagne la Norvège puis l’Espagne, où il finira paisiblement ses jours, entouré d’une cour de fidèles. Il disparaît en mars 1994, à 88 ans.

Ecrite dès son arrivée au pays de Franco et publiée en 1949, La Campagne de Russie est avant tout une opération d’autojustification : Degrelle édifie sa légende. Les conflits internes, parfois peu glorieux, de la Légion sont totalement occultés. L’épopée doit donner un sens au combat des SS wallons, discrédités par la défaite de 1945. Il s’agissait, explique Degrelle à plusieurs reprises, de redonner une voix à la Belgique vaincue au sein de la future Europe dirigée par l’Allemagne.

Ce sont les mots de ce livre et non la politique de Degrelle que Littell dissèque dans Le Sec et l’humide. L’auteur des Bienveillantes avait songé à sous-titrer son texte Anatomie d’un discours fasciste. Car c’est bien d’anatomie qu’il s’agit ici. Littell a lu La Campagne de Russie en utilisant les grilles de lecture psychanalytiques de Klaus Theweleit, auteur, il y a trente ans, d’une thèse intitulée Männerphantasien ( » Fantaisies des mâles « ). Selon ce chercheur allemand, le fasciste, ou  » mâle-soldat « , est resté bloqué dans son développement. Il donne le change en se construisant une  » carapace « , une image  » rigide  » et  » sèche  » de lui-même et de la cause qu’il défend. Et il a besoin de son uniforme pour tenir debout.

Ce Moi-carapace est menacé par tout ce qui liquéfie les corps. La fange, la boue, le marécage, le visqueux, la bouillie désignent l’ennemi. Le communisme est décrit comme une  » marée rouge « . Le texte tout entier de Degrelle se structure grâce à des oppositions, constate Littell : le sec et l’humide, le rigide et l’informe, le dur et le mou, l’immobile et le grouillant, le dressé et le couché…  » La plus grande et la plus rapide victoire militaire de tous les temps fut stoppée, au stade final, par la boue, rien que par la boue, la boue élémentaire, vieille comme le monde, impassible, plus puissante que les stratèges, que l’or, que le cerveau et que l’orgueil des hommes « , écrit Degrelle dans La Campagne de Russie, véritable opération de sauvetage du Moi degrellien. l

Le Sec et l’humide, par Jonathan Littell. L’Arbalète, 148 p.

Olivier Rogeau

Vous avez repéré une erreur ou disposez de plus d’infos? Signalez-le ici

Partner Content