Débrouille d’enfance

Organes, par Marie-Hélène Lafon. Buchet-Chastel, 134 p.

Au rayon des nouvelles, voici qu’après Liturgie la romancière Marie-Hélène Lafon publie Organes qui n’est pas le titre d’un des  » douze contes cruels  » (elle-même a pu ainsi les définir) de ce recueil, mais bien l’enseigne choisie pour répondre de leur commune intention. On ne quitte ni le milieu villageois et rural dont la jeunesse, la sensibilité et toute l’£uvre de l’auteur sont nourris, ni ce regard à la fois distancié et empathique, où chirurgie et compassion se mêlent étroitement, se confondent dans leur douloureuse, tendre et intraitable concurrence. D’aucuns ont évoqué le caractère  » sociologique  » des nouvelles de Marie-Hélène Lafon. Le propos ne met aucunement en cause leur évidente richesse littéraire et romanesque, mais il accompagne ce regard dont les titres mêmes des recueils concourent à faire un outil de dévoilement et de dissection. Ici, c’est surtout l’enfance qui révèle ses défenses organiques, inconscientes et spontanées, face à un univers que, faute d’en comprendre le sens, les ruses ou les cruautés, ils organisent à leur manière : celle d’une débrouille nourrie d’imaginaire, de secrets et de rêve. Parfois payante et parfois non. Autour d’eux, le monde des adultes, celui de cette campagne à la lisière de la tradition et d’une modernité où le départ se fait mal entre progrès et menace, poursuit ses propres rituels. Et l’on retrouve le double jeu magistral d’une romancière qui, au fil de tableaux, plus encore que d’histoires, le perçoit et le décrit avec les yeux de l’enfant de naguère et en pénètre les réalités avec toute la lucidité et la sensibilité de l’adulte qui s’est mise en demeure d’en rendre compte.

On se gardera toutefois de jouer de la serinette sur l’air du sempiternel  » devoir de mémoire  » pour lui préférer le trop-plein du c£ur, fût-il un plein de larmes, de souffrances ou d’émerveillements. Superbes d’observation, les  » tableaux  » nous mènent de la chasse aux taupes ou aux grenouilles, au Tour de France et aux petites filles  » un peu amoureuses d’Eddy Merckx  » devant l’écran télé, en passant par les indicibles équivoques du jour de la communion, par les litanies passéistes d’une nonne hygiéniste, par les jeux de l’enfance aux règles subtilement ésotériques, par ses cruautés aussi, par les petits et grands drames de l’amour et du désir, ou encore par cette merveilleuse image des trois s£urs : âmes fortes, vieillissantes, taiseuses, assises devant les mazagrans, réfugiées  » dans le cercle du café fort, de son parfum serré qui tient en respect les menaces des gens, des choses, des corps. Leurs corps.  »

Gh.C.

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