De l’art d’être Delerm

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Le deuxième disque de Vincent Delerm, Kensington Square, parfumé de quelques essences britanniques, reste une jolie chose française

CD Kensington Square, chez Warner. En concert le 14 octobre au Cirque royal.

A 27 ans, Vincent Delerm est toujours le garçon poli rencontré il y a dix-huit mois alors que son premier album connaissait un succès inattendu, provoqué par le style drôle et mélancolique de ses chansons atypiques, noyautées de références multiples, à la fois culturelles et terre-à-terre. 380 000 exemplaires plus tard ( NDLR : une vente considérable), Vincent habite toujours Un deux -pièces à Barbès et sort Kensington Square, disque cousin du précédent. Soit dix titres un peu plus épais dans les arrangements de cordes, un peu plus anglais dans les  » couleurs « , tout au moins dans celles de trois titres : la plage titulaire, Anita Pettersen et le très joli Les filles de 1973 ont 30 ans qui confirme que, s’il existait un championnat du monde des titres de chansons, Vincent serait sur le podium final.

Les morceaux de ce fan de Cure et de Joy Division s’écoutent avec plaisir, et quelques nouveaux accouplements de noms propres, a priori antinomiques, déclenchent toujours notre affection. Ainsi  » Elle maîtrise Telemann plus que François Feldman  » ou  » … Furtwangler plus que Jean-Pierre Mader  » dans Deutsche Grammophon forment un morceau extrêmement delermien qui, au final, parle surtout d’une fille seule face à elle-même.  » Pendant très longtemps, j’avais l’impression de ne pas avoir de personnalité, parce que j’étais très marqué par plein de choses : cela m’a pris du temps de me ressembler un peu, donc je n’ai pas envie de tout bouleverser à chaque fois.  » Au-delà de la rime qui décime, Delerm s’avère un auteur talentueux, trouvant dans la matière des mots la simplicité de phrases éloquentes :  » Dans la salle vide, un poisson/Capturé en Mer du Japon/Se cogne dans un carré bleu/A Evreux.  » Cette chanson aussi spleen qu’un automne belge est l’une des plus réussies du disque et indique que Delerm n’est jamais aussi performant que dans l’absence de (trop) références. Ainsi, dans Le Baiser Modiano û le moment le plus exquis du CD û, le texte épuré évoquant la silhouette réelle ou rêvée de l’écrivain est littéralement percuté par des cordes gonflées à bloc qui emportent tout sur leur passage.

Woody Delerm

 » Pour moi, le frôlement est le thème principal du disque : le fait de passer à côté des gens, d’être allongé dans un lit à côté de quelqu’un qu’on ne connaît plus. Cela me renvoie à l’adolescence et aux années de fac où je pensais beaucoup à des filles et, le plus souvent, rien n’arrivait… J’ai longtemps couru après une chanson sur le rien, sur l’espoir déçu. Quand je l’ai finie, j’ai été très content : c’est Kensington Square, qui a donné son titre à l’album.  » Sur Veruca Salt et Frank Black, Delerm invite la voix lumineuse de sa copine Keren-Ann et celle, plus réverbérante, de Dominique A.  » Cette chanson fait allusion à la culture rock très indépendante des années 1990 et, comme Dominique représentait cela en France, cela m’amusait de lui demander de venir chanter. C’est quelqu’un que j’admire beaucoup, mais je n’étais pas sûr qu’il accepterait. Sa voix apporte vraiment quelque chose au disque.  » Avec Dominique A, Vincent Delerm partage, en tout cas, la reconnaissance par la scène, exercice qu’il accomplit avec dextérité, humour et bagou. Interrogé sur la transposition en concert de l’univers de Kensington Square, Vincent répond piano :  » Le fait qu’il y ait pas mal de cordes sur l’album et qu’il aille vers un côté plutôt mélancolique me permet, paradoxalement, de faire un spectacle assez léger, dans le propos comme dans la forme. Si j’avais fait un disque un peu plus ragtime comme le premier, je me sentirais sûrement obligé de prouver autre chose sur scène, alors que là, je pourrai y aller piano-voix. Mon idée, c’est d’avoir un personnage fixe et pas fixe, un peu comme Woody Allen dans ses films. On s’attend à ce qu’il fasse des blagues d’un certain type, mais il fait un personnage toujours différent, mais un peu toujours le même…  »

Philippe Cornet

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