De la pénurie à l’abondance

Si disposer de l’eau courante paraît aujourd’hui élémentaire, il n’en a pas toujours été ainsi en Belgique. Le quotidien des Belges a bien changé depuis 1830, au gré des (r)évolutions sociales, économiques et technologiques. Un long fleuve tranquille, ce pays qu’on dit plat ?

Si ce n’est par ses racines ou par une vague fibre patriotique qui ne vibre que lors de grandes rencontres sportives internationales, le Belge d’aujourd’hui ne ressemble plus du tout à son ancêtre révolutionnaire de 1830, qui brandissait son fusil à silex sur les barricades de Bruxelles. Il faut dire qu’en 175 ans la Belgique a traversé des épreuves aussi diverses que traumatisantes : famines, épidémies de choléra, révolutions industrielles, crises économiques, guerres mondiales… Autant d’aléas historiques auxquels le Belge s’est adapté en améliorant sans cesse ses conditions d’existence, depuis la création des égouts jusqu’à l’invention du crédit à la consommation en passant par l’obtention des allocations familiales et des congés payés. Toutes ces conquêtes économiques et sociales ont profondément modifié son mode de vie, que ce soit au niveau de l’hygiène, de l’alimentation, du logement, des moyens de transport, des loisirs… Depuis 1830, la Belgique, véritable microcosme du monde occidental, a progressivement évolué de l’ère de la pénurie vers celle de l’abondance. Avec pour conséquence inéluctable que, d’une société axée sur la vie en commun, on est passé à un mode de vie très individualiste. Voyage à travers le quotidien des Belges du xixe siècle à aujourd’hui, avec Paul Servais, professeur d’histoire contemporaine à l’UCL.

A quoi ressemble le Belge de 1830 ? Plutôt à un paysan, non ?

Paul Servais : En effet. Cette année-là, la très grosse majorité des Belges, soit 80 % de la population, vivent à la campagne et ont pour horizon quotidien et unique le clocher du village. Les villes, elles, n’ont rien à voir avec les centres urbains tentaculaires que nous arpentons aujourd’hui : Bruxelles compte moins de 100 000 habitants, pour à peine 4 millions dans tout le pays. Liège atteindra péniblement les 140 000 habitants au cours du xixe siècle. Ces grandes villes vont lentement se nourrir de l’exode rural, à la faveur de l’industrialisation. Le mouvement est déjà amorcé en 1830, surtout dans la région gantoise, et se développe de plus en plus sur l’axe Mons-Charleroi-Liège-Verviers.

Comment se caractérise la famille belge de l’époque ?

La Belgique naissante vit le début de ce qu’on appelle la transition démographique. Le taux de mortalité diminue. Surtout, la mortalité enfantine baisse de moitié, entre 1830 et 1870. La courbe de natalité, elle, ne déclinera qu’à la fin du xixe siècle. Dès lors, les familles belges s’élargissent, comptant, en moyenne, quatre à cinq enfants. Elles deviennent de grandes tribus, avec de nombreux oncles et tantes et davantage encore de cousins.

En outre, les familles sont plutôt stables. On ne parle pas encore vraiment de divorce en 1830…

Détrompez-vous. Le divorce est légal en Belgique, depuis qu’il y a été introduit par la législation française héritée de la Révolution de 1789. Contrairement à la France qui l’a abrogée à la Restauration en 1815, la Belgique a maintenu cette législation. Cela dit, le nombre de divorces reste infime durant tout le xixe siècle. Et ce n’est pas le facteur religieux qui s’avère le plus déterminant pour expliquer les raisons de ce taux de divorce très bas, même si la société belge est très pratiquante. Ce qui joue le plus, c’est une forme de contrôle social exercé par les familles elles-mêmes. Il existe une forte pression pour que les conjoints restent unis. Par ailleurs, les conditions matérielles empêchent les ménages et, surtout, les épouses d’assumer les conséquences d’une séparation. Je pense aussi que les attentes vis-à-vis du mariage étaient très différentes des nôtres. La plupart des mariages étaient arrangés.

Vous dites que la mortalité diminue. Mais les conditions de santé, notamment en raison des épidémies de choléra, ne restent-elles pas très précaires au xixe siècle ?

Tout à fait. Il est d’ailleurs révélateur que la santé soit de loin le sujet le plus évoqué dans la correspondance des gens. Car on sait qu’un simple rhume peut dégénérer en fluxion de poitrine et entraîner la mort. Quant au choléra, qui succède à la peste, il sévit dès les années 1830 et va rythmer de manière assez régulière la vie du xixe siècle. Mais il va susciter de la part des pouvoirs publics des réactions innovatrices essentielles, à savoir : la construction de réseaux d’égouttage et la distribution d’eau courante. D’abord, dans les villes puis, petit à petit, dans les campagnes. Mais il faudra tout de même attendre les années… 1960 pour voir les derniers villages ardennais s’équiper en eau courante.

Disposer d’un robinet d’eau à la maison, cela doit changer les habitudes…

Et les mentalités, surtout. Bien que présentée comme une conquête sociale, l’inculcation d’habitudes d’hygiène est un instrument politique utilisé par la bourgeoisie, désireuse de se démarquer de l’aristocratie, pour imposer sa façon de vivre et ses civilités à la classe prolétaire. Il s’agit d’une véritable acculturation.

Cela paraît pourtant une évolution logique et même attendue d’avoir l’eau courante pour cuisiner, lessiver et surtout se laver !

Pas du tout. Vous savez, au xvie et au xviie siècle, les gens avaient peur de l’eau et se décrassaient en se frottant, car on croyait, selon la logique hippocratique des humeurs, que l’eau pouvait provoquer des maladies ou des déséquilibres en pénétrant le corps. Ce sont les progrès de la chimie qui ont permis de comprendre, à partir du xviiie, que l’eau renforçait le corps. Il faudra attendre les découvertes de Louis Pasteur dans les années 1880 pour être définitivement convaincu que l’eau protège le corps en le nettoyant. Malgré les progrès de la science, les mentalités évoluent lentement. L’idéologie de la propreté répandue par la bourgeoisie au xixe a d’ailleurs ses limites. Exemple : dans un manuel d’hygiène à usage de l’armée, on insiste sur la nécessité de se laver les pieds une fois par semaine seulement. On croit que les laver trop souvent pourrait affaiblir  » l’instrument  » principal du fantassin !

La santé est liée à l’alimentation. Que mange le Belge, au xixe siècle ?

Tout au long du siècle, la Belgique est considérée comme le deuxième pays le plus riche du monde, proportionnellement au nombre d’habitants, juste après la Grande-Bretagne. Pourtant, même si les conditions d’existence commencent à s’améliorer à partir de 1850, la grande majorité de la population vit toujours dans la pénurie. La Flandre et l’Ardenne sont les régions les plus pauvres. Au milieu du xixe siècle, les Belges mangent encore beaucoup de pain : près d’un kilo par jour et par personne. Evidemment, contrairement aux bourgeois qui consomment du pain de froment, blanc et raffiné, les classes pauvres se nourrissent plutôt de pain de seigle gris, voire noir. Tandis qu’en Ardenne, où l’on produit surtout de l’avoine, on se contente de bouillie et de galettes faites à base de cette céréale. On trouve aussi à table, surtout à la campagne, la grosse marmite de soupe dans laquelle on met parfois un morceau de lard. Les fermiers produisent du beurre, mais ne le consomment que rarement car ils le vendent en ville.

Comment se caractérise l’habitat ? Les familles nombreuses vivent-elles dans une grande proximité ?

Bien que les membres d’une même famille partagent encore souvent une grande pièce commune et polyvalente où tout le monde mange, travaille et dort, l’habitat se caractérise de plus en plus, dès le début du xixe siècle, par une spécialisation de l’espace. Dans les maisons de la bourgeoisie, on voit apparaître des cercles différents. Celui de la représentation, c’est-à-dire le salon, où l’on reçoit ses égaux, et la salle à manger, où l’on s’adonne à l’art de la gastronomie. Celui de l’intimité, soit le petit salon, où la famille se retrouve le soir pour jouer, lire, discuter, et la chambre à coucher, devenue le temple de la sexualité, où même le prêtre pénètre de moins en moins. L’habitat des ouvriers en ville est très différent. Ils habitent dans des taudis confinés, surpeuplés, humides, mal chauffés. Avec l’industrialisation, ces bou-ges sordides, exploités par des mafias de propriétaires – les  » marchands de sommeil  » de l’époque -, constituent l’équivalent des bidonvilles actuels du tiers-monde. Ces conditions de vie très précaires expliquent que c’est dans les villes qu’on observe le taux de mortalité le plus élevé. Si la population urbaine augmente malgré tout, ce n’est pas dû à une croissance naturelle, mais à l’émigration grandissante des paysans. A la campagne, la grande pièce polyvalente se maintient. Mais, contrairement aux ouvriers, les paysans jouissent d’un espace beaucoup plus vaste et dorment de plus en plus dans une pièce séparée.

L’apparition du chemin de fer en 1835 révolutionne les transports en commun. La Belgique possède rapidement l’un des réseaux ferrés les plus denses d’Europe. Les Belges commencent-ils à bouger ?

Pas tous ! A ses débuts, le train coûte très cher comparé au niveau de vie. Le prix d’un ticket pour aller de Bruxelles à Louvain représente une journée de salaire d’un ouvrier moyen. Ce n’est que dans les années 1880, avec la densification du réseau ferroviaire et la lente amélioration des conditions d’existence de la masse populaire que ce moyen de transport devient accessible. Le train est utilisé avant tout pour des raisons professionnelles. A cette époque, les premiers navetteurs sont des ouvriers flamands qui prennent un abonnement hebdomadaire pour venir travailler dans les charbonnages et les usines de Wallonie. Ils emportent avec eux de quoi se nourrir – souvent des piles de tartines – pendant leur absence de cinq jours.

A partir de la fin du xixe et du début du xxe siècle, la population belge voit son niveau de vie augmenter. Bien sûr, il y a la Grande Guerre. Mais les années 1920 sont plutôt fastes. Les Belges sortent-ils enfin de la pénurie ?

Oui, avec des coups durs qui les font replonger dans le creux de la vague. Après la crise de 1873 à 1895, la conjoncture s’inverse favorablement. C’est la seconde révolution industrielle, la Belle Epoque. Le nombre de Belges qui peuvent s’installer au banquet de la société de consommation augmente sensiblement. Mais cela ne va pas durer. La Première Guerre mondiale marque un coup d’arrêt brutal à cette embellie. Les années 1920 connaissent une courte reprise, avec un charbon belge qui se vend bien et à bon prix. Mais la crise de 1929 casse à nouveau cette dynamique. Le chômage est important et mortifère pour ceux qui le subissent, car les filets de sécurité sociale sont encore presque inexistants, malgré quelques avancées comme les allocations familiales.

La femme belge des années 1920 ressem-blait-elle à la Parisienne qui portait la coupe au carré et des robes jusqu’aux genoux, avec un fume-cigarette au bout des lèvres ? La Belgique suit-elle la mode française ?

Un peu, mais la mode sévit surtout dans les grandes villes comme Paris ou Londres. Bruxelles reste encore une petite ville de province ennuyeuse. Les Belges gardent un côté traditionnel, comme dans Le Mariage de Mademoiselle Beulemans.

Les voitures commen-cent à se multiplier dans les années 1920 et 1930. La Belgique produit la Minerva, la FN, l’Imperia… Un nouveau moyen de transport pour le Belge ?

Oui, mais très limité. Il n’y a pas encore d’embouteillages. Les Belges voyagent toujours dans des carrioles à chevaux et en trolleybus électrique. Ils roulent pas mal à vélo aussi. Surtout, ils se déplacent beaucoup moins qu’on ne le fait aujourd’hui. La majorité travaille à une distance qu’il est possible de parcourir à pied.

On est encore loin de la société des loisirs ?

Pour la majorité des Belges, au début du xxe siècle, le travail occupe l’essentiel du temps. Et, quand l’homme est à la maison, c’est bien souvent pour réaliser des travaux d’entretien, réparer le toit, etc… Le temps des loisirs apparaît dans les années 1930, avec la loi sur les congés payés. Il ne s’agit, au début, que d’une semaine de congé ! Ce n’est pas pour autant qu’on va à la mer, car les voyages continuent à coûter cher, même pour la petite bourgeoisie. Le Belge en congé reste chez lui, cultive son jardinet, se promène. On se baladait beaucoup plus qu’aujourd’hui, à l’époque.

La Seconde Guerre replonge le pays dans la pénurie…

C’est comme le point d’orgue d’une décennie de disette. Après la crise, la guerre. Malgré cela, l’expérience des années 1930 va pousser les responsables politiques à mettre en place dès la Libération un système de sécurité sociale.

Le premier pacte social est signé en 1944, entre patrons et syndicats. De 1947 à 1950, le pouvoir d’achat augmente de 15 %. La Belgique renaît ?

La main-d’£uvre est devenue un facteur rare, après la guerre. Elle est donc mieux rétribuée. On observe un resserrement des inégalités entre riches et pauvres. Il fait bon vivre en Belgique, bien que le taux de chômage y soit préoccupant. Il y a davantage de Belges qui deviennent propriétaires de leur logement. La  » brique dans le ventre  » date des années 1950, même si, au xixe siècle déjà, la grande bourgeoisie favorisait l’acquisition de maisons par les ouvriers. A ce moment-là, c’était pour les stabiliser et leur enlever toute velléité révolutionnaire.

Les  » golden sixties  » méritent-elles bien leur nom, en Belgique aussi ?

Ce sont des années exceptionnelles pour l’ensemble du monde occidental. Une nouveauté significative de cette période : le crédit à la consommation. De plus en plus de Belges achètent à crédit une petite voiture, des appareils électroménagers…

C’est le début de l’endettement des ménages ?

Oh, non ! Les ménages s’endettent depuis très longtemps déjà. Mais si, jadis, pour assurer leur subsistance, ils avaient une ardoise chez le boulanger, l’épicier et le cabaretier, à partir des années 1960, les ménages disposent d’un surplus qu’ils vont pouvoir consacrer à des biens de consommation durable.

Les années 1960 sont aussi les années de la libération sexuelle. En Belgique autant qu’ailleurs ? Avec quelles conséquences sur le mode de vie ?

Malgré son caractère conservateur et traditionnel persistant, la Belgique n’échappe pas à la libération de la sexualité. Les nouveaux moyens de contraception et de lutte contre les maladies vénériennes, la plus grande indépendance économique des femmes plus présentes sur le marché du travail… Tout cela bouleverse les rapports entre sexes et les structures familiales. Les années 1960 voient le nombre de divorces exploser.

Qu’est-ce qui a évolué depuis les années 1970 ?

Nous sommes définitivement dans une société d’abondance. Malgré la crise du pétrole des années 1970 et les dimanches sans voitures, une très large partie de la population a accès à énormément de produits et de services. Désormais, ce sont les valeurs de l’individu qui priment, alors que les valeurs de la collectivité tombent en désuétude. Le mariage, par exemple, est devenu un domaine où ne s’exerce plus aucun contrôle social. La tendance à l’individualisme naît de la richesse et du confort. On a moins besoin des autres. Les homes pour personnes âgées sont l’illustration de cette tendance. Les Belges jouissent de mécanismes sociaux précieux, mais anonymes. L’individu se retrouve roi et seul. l

Entretien : Thierry Denoël

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