Dans les poches des jeunes

Cela commence avec quelques euros par semaine. Puis l’argent de poche devient une capacité financière très convoitée et très sollicitée. L’occasion pour les jeunes d’apprendre à gérer un budget, sous l’oil attentif des parents

(1) Marc Vandercammen, Marketing, De Boeck Université, Bruxelles, 2002, p. 36.

(2) Les Jeunes et l’argent, étude du Crioc, septembre 2003, téléchargeable sur www.crioc.be

(3) Effectuer des achats en tant que jeune et mineur, droits et obligations, une publication conjointe du Crioc et du ministère des Affaires économiques, octobre 2002, p. 4. Le texte de ce guide est disponible sur le site www.crioc.be

(4) Effectuer des achats en tant que jeune mineur, droits et obligations, idem, p. 5.

A consulter également : L’Argent et votre enfant, dossier du Journal de votre enfant, une publication de la Ligue des familles, disponible en librairie ou en contactant le service commande de la Ligue (02 507 72 46).

En septembre 2003 éclatait une polémique autour de la question de l’argent des jeunes, entre le Crioc (Centre de recherche et d’information des organisations de consommateurs) et la Ligue des familles, d’une part, et la banque Dexia, de l’autre. En cause : un dossier relatif à l’argent de poche sur le site www.axionweb.be, dont la formulation était jugée tout à fait inappropriée par les organisations de consommateurs. Les propos de Dexia étaient perçus comme une incitation des jeunes à faire monter les enchères pour obtenir un maximum d’argent de poche, à obliger les parents à signer une convention écrite pour que ces derniers n’oublient pas leurs engagements ( » Gare à l’Alzheimer !  » était-il précisé) et, subsidiairement, à exiger que cet argent soit versé sur un compte (de ladite banque) pour y réceptionner leur dû. Un message que l’organisme bancaire a quelque peu adouci depuis, mais dont la teneur reste globalement identique. Car, si l’argent de poche a pour vocation d’initier les plus jeunes à la gestion d’un budget, il s’agit là d’une pratique éducative qui représente un enjeu commercial et… financier.

Pouvoir d’achat et rôle de prescription

Le pouvoir d’achat des enfants et des jeunes est aujourd’hui considérable, ce qui n’a évidemment pas échappé aux fabricants et aux commerçants qui leur dédient de nombreux produits, ainsi qu’aux publicitaires qui leur en vantent  » les mérites  » et aux banquiers qui souhaitent fidéliser le client dès le plus jeune âge ( lire en p.101). Confiseries et gadgets pour les plus jeunes ; CD, sorties, hi-fi, vêtements et GSM pour les frères et s£urs plus âgés sont des postes de dépenses importantes. Outre ce qu’ils dépensent de manière directe, les jeunes jouent également le rôle de prescripteur au sein des familles. Ainsi, comme le relève Marc Vandercammen dans un ouvrage consacré au marketing (1), citant une étude réalisée par l’Institut de l’Enfant, les taux de prescription des enfants de 4 -10 ans se répartissent comme suit : 71 % pour les céréales, 69 pour les laitages, 56 % pour les loisirs, 31 % pour les lieux de vacances, 22 % pour le matériel télévision et hi-fi, 10 % pour les voitures.

Cet impact que l’enfant et le jeune ont sur la consommation du ménage démontre bien la nécessité de leur parler de cette notion qui s’impose désormais à eux de manière précoce : l’argent. Pour qu’ils réalisent, comme le relèvent souvent les parents, que ce dernier ne tombe pas du ciel et qu’ils prennent petit à petit conscience des besoins de base que ces moyens financiers permettent de satisfaire, mais également des envies que l’argent suscite, avec une telle force parfois que le superflu finit par être considéré comme essentiel, au point de dépenser de l’argent que l’on n’a pas forcément. Les chiffres relatifs au surendettement en témoignent. D’où l’importance d’un apprentissage des limites.

Beaucoup d’argent dans leurs poches

Selon une étude du Crioc sur les jeunes et leurs achats parue en 2002, en Belgique, 82 % des jeunes de 12 à 20 ans reçoivent de façon régulière de l’argent de poche, ainsi que des suppléments lors d’occasions particulières. Au début des années 2000, le volume global de l’argent annuel de poche des 6 -18 ans en Belgique pouvait être estimé à plus de 1 milliard d’euros (2). De manière plus détaillée, la même organisation de consommateurs publiait en 2003 une étude sur les jeunes et l’argent : il ressortait de cette enquête (réalisée via 1 035 interviews quantitatives mettant en présence jeunes et parents) que les enfants de 7 à 8 ans bénéficiant d’argent de poche reçoivent en moyenne 10,5 euros par mois. Pour les 11-12 ans, ce montant grimpe à 24 euros mensuels. Enfin, chez les 15-17, la somme avoisine en moyenne les 37 euros et continue d’augmenter dans les tranches d’âge supérieures (3).

Cette prise d’autonomie financière va donc de pair avec des moyens qui gonflent avec les années. A cet égard, il faut savoir que près d’un jeune sur deux, à partir de 16-17 ans, complète ses revenus d’argent de poche par un job étudiant. De manière corollaire, on remarque  » une baisse significative de l’épargne qui a régressé entre 1996 et 2001 de la première à la quatrième place dans l’importance accordée par les jeunes à l’utilisation de leur argent  » (4).

Combien, à quel âge, selon quel rythme ?

Si l’argent de poche est distribué pour faire plaisir, pour récompenser un bulletin ou encore permettre au jeune d’avoir une vie sociale épanouissante, il remplit également une fonction pédagogique par rapport à la gestion d’un budget. En effet, gérer son argent de poche, c’est être confronté à différents choix. Dépenser, économiser, rationaliser ses choix sont autant d’options qui s’offrent aux jeunes. Encore faut-il apprendre à se débrouiller avec ses envies, à faire un arbitrage entre plusieurs objets convoités, à épargner ou, le cas échéant, à éprouver la frustration passagère d’avoir tout dépensé. Une des étapes de l’apprentissage de l’argent consiste à se rendre compte, souvent par expérience, que certaines envies ont plus de sens que d’autres. Du côté des parents, la mise en place d’un tel système nécessite également des arbitrages :  » Quel montant leur donner ? »,  » A partir de quel âge ? »,  » Selon quelle périodicité ? »,  » Pour quels besoins ? ». Il n’y a évidemment pas de réponses prédéterminées à toutes ces questions. Tout dépend de l’enfant, du contexte familial, de la situation sociale et budgétaire des parents, du projet éducatif mis en £uvre par le couple à l’égard des enfants. Autres questionnements des parents :  » Faut-il supprimer l’argent de poche en cas de punition ? »,  » Faut-il rémunérer les menus services rendus dans le cadre de la famille ? » Là aussi, tout est question de choix éducatif. Cela dit, il est important que ces questions relatives au montant, à la périodicité ou encore aux besoins couverts par l’argent de poche soient spécifiées afin que les engagements soient clairs.

Et puis, il y a aussi tous ceux qui préfèrent û ou ne peuvent pas û donner d’argent de poche et c’est aussi un choix : près d’une famille sur cinq en Belgique ne recourt pas à cette pratique et discute au coup par coup les dépenses envisagées avec le jeune. Une autre façon d’aborder le rapport à l’argent et, peut-être, de ne pas éluder la discussion de l’utilité des achats projetés. Mais avec, en contrepartie, un contrôle plus appuyé.

S’il n’existe pas de formule miracle pour réussir ce dialogue et cette éducation des plus jeunes par rapport à l’argent, il semble tout de même nécessaire de poser les limites face aux innombrables sollicitudes auxquelles les enfants et les adolescents sont exposés en permanence. Souligner que le bonheur ne passe pas forcément par le plaisir de posséder n’est peut-être pas non plus inutile. Pour éviter l’engrenage effréné dans lequel bien des adultes semblent aujourd’hui engagés.

Nathalie Cobbaut

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