Dans les griffes du tigre

Les prises d’otage de banquiers se multiplient. Les  » tiger-kidnappers « , tels qu’on les nomme, ne reculent devant rien. Une victime raconte son calvaire. Hallucinant !

Non ! Non ! Non !  » Les cris de sa compagne réveillent brusquement Dimitri Vandenbulcke, ce 2 décembre, déchirant le silence de l’aube dans la petite ville tranquille de Spy, entre Namur et Charleroi. Il est 5 h 15. Alors qu’elle s’apprêtait à monter dans sa voiture, Valérie, enseignante, vient d’être harponnée par un homme qui lui colle une main sur la bouche. Elle se débat, le mord, parvient à crier, avant d’être brutalement plaquée, tête la première, sur le gravier qui borde la maison.  » J’ai compris tout de suite ce qui se passait, confie Dimitri Vandenbulcke, 31 ans, conseiller en clientèle dans une agence ING à Châtelineau. Plusieurs banquiers avaient récemment été pris en otage dans la région…  »

Il n’a pas le temps de sortir de son lit. Les agresseurs sont déjà entrés chez lui. D’instinct, il s’enferme dans sa chambre. Un des malfrats donne un coup de poing dans la porte vitrée et le braque. Dimitri découvre alors le visage ensanglanté de Valérie. Il comprend qu’il a intérêt à coopérer. Il a juste le temps d’attraper une veste sur le canapé et est embarqué dans le coffre de sa voiture, pieds nus, en pyjama, les mains attachées. Valérie est installée sur la banquette arrière, la tête recouverte d’une bâche.

Premier arrêt dans un box de garage abandonné à Monceau-sur-Sambre.  » Trois hommes cagoulés et armés m’ont sorti du coffre, se souvient Dimitri. Ils se montraient très agressifs :  »Connard ! »,  »Baisse la tête ! » Ils me menaçaient avec leurs revolvers.  » Vers 7 h 45, le banquier retourne dans le coffre de sa voiture. Direction Montigny. Là, ses agresseurs l’abandonnent, avant de filer à bord d’un autre véhicule. Ils lui ont expliqué qu’il devait se débrouiller seul pour se libérer et ensuite conduire jusqu’à l’agence de Châtelineau, où il prendrait la somme de 600 000 euros. S’il n’obtempère pas, sa copine sera tuée.

 » C’est fou ce qu’on est capable de faire quand on a une poussée d’adrénaline ! J’ai réussi à arracher le ruban adhésif de mes poignets et à forcer le coffre en me mettant en boule « , raconte Vandenbulcke. Pieds nus, frigorifié, sans ses lunettes, il roule péniblement jusqu’à la banque. Là, il explique au responsable de la sécurité ce qui lui arrive et prend ce qu’il trouve dans le coffre-fort de l’agence déjà plusieurs fois braquée, soit à peine 60 000 euros. Ensuite, à nouveau au volant de sa voiture, il reçoit des instructions, via un GSM, de la part de celui qui se fait appeler le  » receveur « . Il doit monter sur le ring de Charleroi. Pour vérifier qu’il n’est pas suivi, il tournera pendant une heure autour de la ville, constamment mis sous pression à distance :  » Roule plus vite, sinon ta femme va mourir…  » De ses pieds nus, Dimitri écrase le champignon jusqu’à 180 km/heure.

Finalement, il s’arrête à la gare de Charleroi et prend le train jusqu’à Bruxelles-Midi. Il demande à des passagers de prévenir la police. Certains le prennent pour un fou.  » En voyant mon accoutrement, une dame apitoyée m’a proposé un sandwich pendant le trajet « , sourit Vandenbulcke. Lorsqu’il arrive dans la capitale, il dit au  » receveur « , qui l’appelle toutes les cinq minutes, qu’il est toujours pieds nus. Celui-ci l’envoie au centre commercial City 2 pour trouver des chaussures. En sortant du magasin, Dimitri décroche une énième fois son GSM et entend une déflagration. La pression, toujours.  » J’ai forcément cru que Valérie était morte, avoue-t-il. J’ai aussitôt pensé à tout ce que nous ne vivrons pas ensemble : le mariage, les enfants, les vacances…  »

Dix minutes s’écoulent. Nouvelle sonnerie de GSM : il doit se rendre en taxi à Schaerbeek et y déposer la mallette dans une poubelle anonyme, loin des caméras de surveillance de la gare du Midi ou du City 2. Il est 11h15. Fin du calvaire. Il reçoit un dernier appel. Ce sont les policiers qui lui annoncent que Valérie est libre ! La jeune femme avait été abandonnée en début de matinée, ligotée et bâillonnée, dans le garage de Monceau.

Toujours en état de choc, les fiancés de Spy ont dû attendre plus d’un mois avant de pouvoir revivre chez eux.  » Nous avons changé la décoration de la maison pour oublier le plus possible la journée du 2 décembre, explique Dimitri. Aujourd’hui, nous sommes complètement décalés. Nous nous couchons très tard, alors que cela n’était pas dans nos habitudes.  » C’est surtout la nuit que les crises d’angoisse se manifestent. Ils parviennent à présent à dormir quatre heures d’affilée. Outre des douleurs intercostales et rénales, dues au stress, Dimitri a aussi enduré maux de tête, problèmes gastriques, nausées…

Mais le plus dur reste la souffrance psychologique pour laquelle il est suivi par un psychothérapeute spécialisé, mandaté par ING. En outre, le banquier s’était déjà fait agresser à coups de crosse de revolver par un individu isolé, au mois d’avril, en arrivant à l’agence.  » Cette fois, je me sens coupable de ne pas avoir pu défendre ma compagne et enragé parce qu’on s’en est pris à un être que j’aime, témoigne-t-il. Je revois sans cesse le film des événements, en me disant que j’aurais pu agir autrement à tel ou tel moment. C’est incontrôlable.  » Depuis son agression, Dimitri est constamment sur ses gardes.  » Le moindre bruit me fait sursauter. En rue, je repère toujours des endroits où je pourrais me cacher si un individu déboulait avec une arme en main.  »

Phénomène alarmant ?

Ce type de braquage, qu’on appelle les tiger-kidnappings – en référence à la technique du tigre qui observe avant d’attaquer -, a pris des proportions inquiétantes en Belgique : l’année dernière, on a dénombré 25 faits (dont 4 tentatives), majoritairement en Wallonie. Le principe est simple : selon la définition de la police fédérale, il s’agit de prendre en otage l’employé d’une société ou d’une institution, voire un de ses proches, pour le forcer à s’emparer d’une rançon appartenant à cette société ou institution. Les principales cibles sont les banquiers, les bijoutiers et les directeurs de bureau de poste.

Comment expliquer cette surenchère de violence ?  » Parmi les auteurs de tiger-kidnapping déjà arrêtés, on retrouve d’anciens  »clients », à savoir des truands auparavant spécialisés dans les hold-up classiques, constate Donald Sabbe, responsable au sein de la police fédérale du service vols à main armée. Ces criminels adaptent leur mode opératoire au niveau de sécurité grandissant du secteur privé. Un peu comme pour les car-jackings, qui se sont développés parallèlement à l’amélioration des systèmes de sécurité des voitures. C’est inévitable.  » Aujourd’hui, même les fourgons blindés, désormais équipés de valises intelligentes, deviennent impossibles à attaquer. Reste alors la prise d’otage des commerçants…

L’année dernière, la police a néanmoins réussi à arrêter 18 auteurs, responsables de 8 faits sur les 25 recensés. Le 4 janvier dernier, les preneurs d’otage d’un employé de banque de Châtelet ont été immédiatement appréhendés. Même s’il est évidemment insuffisant, c’est tout de même, pour les autorités judiciaires, un beau palmarès. Ces nombreuses arrestations révèlent, par ailleurs, que le tiger-kidnapping s’avère une méthode criminelle hasardeuse pour ses auteurs. La prise d’otage dure généralement plus longtemps qu’un simple braquage. Le risque de commettre une erreur ou de laisser des traces est donc plus grand.

Face à ce phénomène, la police fédérale tente d’améliorer la collaboration avec les services de sécurité internes du secteur privé et prodigue des conseils de bon sens : limiter les informations données au public sur le personnel des banques, veiller, pour les commerçants concernés, aux mesures de sécurité de base aux abords du domicile privé, être attentifs aux mouvements suspects lors des déplacements en voiture.  » Nous recommandons une légère paranoïa, dit le commissaire Sabbe. Mais il ne faut pas, pour autant, verser dans la psychose. Ce type de criminalité reste, malgré tout, marginal, même si son impact sur les victimes et donc sur la société est énorme.  » Il le serait à moins…

Thierry Denoël

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