Dans le sillage des eurodéputés

La bonne planque, le Parlement européen ? Pas vraiment. Ces dernières années, la charge de travail des députés a explosé. Zoom sur quelques facettes de leur activité

Avec l’arrivée de dix nouveaux Etats membres, le nombre de députés européens passera de 626 à 732. Quelles conséquences cela aura-t-il sur leur travail au quotidien ? Deux hypothèses circulent. L’une, pessimiste : les débats seront désormais ingérables, et la cacophonie permanente. L’autre, optimiste : le Parlement deviendra une fantastique caisse de résonance pour des opinions diverses, ce qui profitera à la démocratie.  » La plupart des députés sont portés par une utopie incertaine, l’idéal d’une Europe unie, explique l’anthropologue Marc Abélès, auteur d’une Vie quotidienne au Parlement européen. Leur travail est cependant plus terre-à-terre, et comporte de nombreux aspects techniques, difficilement compréhensibles par le public.  » Témoignages de sept eurodéputés sortants : les Belges Paul Lannoye (Ecolo) et Gérard Deprez (MR), la Française Yasmine Boudjenah (communiste), les Espagnols Camilo Nogueira (nationaliste galicien) et Manuel Medina (socialiste), le Britannique Graham Watson (libéral) et le Portugais Vasco Graça Moura (social-démocrate).

Voyages. Le Parlement européen est partagé entre les villes de Bruxelles, Strasbourg et Luxembourg. Cette dernière n’accueille toutefois que des services administratifs. Les séances plénières, elles, se déroulent dans l’hémicycle de Strasbourg. Elles ont lieu une fois par mois, du lundi au jeudi. Le reste du temps, les députés examinent en commission les projets de directives, ou se réunissent au sein de leurs groupes politiques. Ces travaux ont toujours lieu à Bruxelles. Aucun problème pour les Belges, les Français ou les Hollandais. Les choses se compliquent par contre pour ceux qui habitent à la périphérie de l’Union. Comme Manuel Medina, résidant à Lanzarote, dans les îles Canaries. Chaque semaine, il entame le même parcours du combattant :  » Généralement, je pars de chez moi le dimanche matin pour arriver l’après-midi à mon appartement de Madrid. Le lendemain, je prends le premier avion pour Bruxelles ou Strasbourg. Le mercredi soir, il est déjà temps de plier bagage, car je pars le jeudi à la mi-journée. Mon avion atterrit à Tenerife en fin de soirée. J’y reste une nuit, et je suis à Lanzarote le vendredi.  » Ne serait-il pas sage de tout regrouper à Bruxelles, mieux desservie par les compagnies aériennes ? La question revient fréquemment sur le tapis. D’autant que le dédoublement des installations a un prix : occupé quatre jours par mois, le Parlement de Strasbourg a coûté 500 millions d’euros. Un investissement justifié, défendent les partisans de la cité alsacienne.  » Moi, je plaide même pour que tout soit regroupé à Strasbourg, lance en riant Yasmine Boudjenah, 33 ans. C’est une ville qui symbolise la réconciliation franco-allemande, qui représente quelque chose dans la construction de l’Europe.  »

Pouvoir. Depuis les traités de Maastricht (1992) et d’Amsterdam (1997), la procédure de codécision s’est généralisée. Cela signifie que de nombreuses lois européennes sont prises conjointement par le Conseil des ministres et le Parlement. Selon l’actuel projet de Constitution européenne, le nombre de matières relevant de la codécision devrait d’ailleurs passer de 37 à 80. L’influence des députés au sein de l’Union européenne est donc loin d’être anecdotique.  » Ce pouvoir, on peut presque le palper physiquement, reconnaît Camilo Nogueira. A Bruxelles, on a vraiment le sentiment de peser sur le futur de l’Europe.  » Un sentiment d’autant plus grisant que les députés possèdent, au niveau européen, une autonomie qu’ils n’ont jamais connue dans leur parlement national.  » Si je ne vote pas comme lui, mon chef de groupe n’a rien à me dire. Ici, pas de président de parti pour vous rétrograder lors de la prochaine élection « , se réjouit Gérard Deprez, député européen sans interruption depuis 1984. Certains, pourtant, voudraient peser plus encore sur la législation européenne.  » Le Parlement n’a pas l’initiative du pouvoir législatif, et c’est un gros handicap, argumente Yasmine Boudjenah. Les députés en sont réduits à amender les propositions de la Commission, ou à remettre des rapports qui n’ont qu’une valeur formelle.  »

Débats. C’est la principale singularité du Parlement européen : il ne repose pas sur un clivage majorité-opposition. Pour chaque vote, il faut donc bâtir des alliances, négocier des compromis. Et, sur un dossier spécifique, les partenaires d’hier peuvent devenir des ennemis acharnés.  » Les gens ne sont pas enfermés dans un camp figé une fois pour toutes, commente Vasco Graça Moura, par ailleurs poète reconnu. Cela oblige les députés à faire preuve d’une certaine gymnastique intellectuelle, d’autant que les dossiers que nous traitons se prêtent peu à l’exhibition devant les caméras.  » Père fondateur du mouvement écologiste belge, Paul Lannoye termine aujourd’hui, à 65 ans, son troisième mandat au Parlement européen.  » Je m’y suis plu, avoue-t-il. Là-bas, au moins, il existe de vrais échanges d’idées. Alors qu’en France la politique se cantonne dans des débats à la con, et qu’en Belgique elle se résume aux questions communautaires.  » Diversité d’opinions, richesse des débats, multitude de sensibilités… Mais, de plus en plus, une seule langue : l’anglais. Si vous ne le maîtrisez pas, vous êtes out.  » Du coup, les Britanniques sont tentés de rester unilingues. C’est plus confortable, mais c’est une mauvaise idée, plaide Graham Watson, dans un français impeccable. Si on ne connaît pas la langue de l’autre, on n’arrive pas à savoir comment il pense. Et, en négociation, on le paie cash.  »

Travail.  » Les députés européens sont grassement payés, et en plus ils ne foutent rien  » : le cliché a la peau dure. Il renvoie pourtant à une époque révolue, où le Parlement ne disposait encore que de pouvoirs extrêmement limités.  » Il fallait sans cesse chercher un dossier un peu intéressant, qui permette de s’occuper et de justifier sa présence à Bruxelles « , se souvient Manuel Medina, vice-président du Parlement en 1986. Les temps ont changé, et le même admet être aujourd’hui submergé par la quantité de travail.  » Nous nous réunissons quarante-deux semaines par an, contre trente environ pour la plupart des parlements nationaux « , ajoute Graham Watson, chef du groupe libéral. Pas vraiment des flâneurs, donc, les eurodéputés. Reste que, lors de certains débats, l’hémicycle est à moitié vide. Une image désastreuse auprès de l’opinion publique. Certaines statistiques circulent d’ailleurs, et permettent de savoir qui sont les moins assidus aux séances. Yasmine Boudjenah en fait partie.  » J’avais une thèse de doctorat à terminer, et puis, un heureux événement est survenu « , s’excuse-t-elle, avant d’expliquer qu’elle s’est rattrapée sur la fin de son mandat.

Lobbys. 4 685 : c’est le nombre de groupes d’intérêt accrédités par le Parlement. De l’AAC (Association des amidonneries de l’Union européenne) à la ZVEI (Zentralverband Elektrotechnik und Elektronikindustrie), tous essaient de rallier les députés à leur point de vue.  » Heureusement, le courrier électronique nous a beaucoup libéré de leur charge physique, rapporte Gérard Deprez. Les ONG sont contentes une fois qu’on leur a répondu. Par contre, les groupes industriels sont beaucoup plus insistants.  » Du coup, les députés consacrent une grande partie de leur agenda à rencontrer des représentants de toutes sortes.  » Cela prend du temps, mais c’est indispensable pour se faire une opinion personnelle, témoigne Manuel Medina. Sur un dossier aussi technique que la brevetabilité des logiciels, par exemple, j’ai parlé aussi bien avec les gens de Windows que de Linux.  »  » Le fait que le Parlement européen soit soumis à tous ces lobbys prouve bien qu’il a plus de pouvoir qu’on ne le dit d’habitude, remarque pour sa part Paul Lannoye. Personnellement, ça ne me dérange pas de rencontrer certaines entreprises. Ce qui me gêne, en revanche, c’est l’absence de contrepoids : à l’exception de Greenpeace, il n’y a presque aucun lobby citoyen.  »

François Brabant

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