Dans la guerre des mémoires

Voulue par l’ONU, la première Journée internationale de la Shoah sera célébrée le 27 janvier. Certains regretteront peut-être de ne pas voir honorer toutes les victimes. Ou diront que les évocations de l’Holocauste juif frisent l’overdose. Parle-t-on trop de ce génocide ? Et pourquoi le fait-on ? Retour sur un passé qui ne passe pas

Ce vendredi, un  » comique  » français fera sans doute la tête. Il y a quelque temps, il avait dénoncé la  » pornographie mémorielle  » qui, à l’en croire, entourait l’évocation de la libération du camp d’Auschwitz et les cérémonies d’hommage aux victimes de la barbarie nazie. Que dira-t-il des commémorations qui accompagneront la première Journée internationale de la Shoah, fixée par les Nations unies au 27 janvier, jour de la libération d’Auschwitz ? De même, ces manifestations heurteront peut-être ceux qui, entrés dans une concurrence de l’horreur et des souffrances, estiment qu’on parle trop du génocide contre les juifs et pas assez des autres massacres de masse, ni des excès du colonialisme ou de la cruauté de l’esclavagisme…

Ce débat ne touche pas uniquement la France. Actuellement, en Belgique, des historiens, des politiciens et la communauté juive s’opposent au sujet d’un projet de transformation du Musée juif de la déportation et de la résistance, situé à Malines. Pendant la Seconde Guerre mondiale, 25 904 juifs et 351 Tsiganes ont été déportés de la caserne Dossin, essentiellement vers Auschwitz. Parmi les juifs, on a compté 1 207 survivants.

Lourde histoire que celle de cette caserne ! Elle démontre de manière lumineuse que parler de la Shoah n’a jamais été simple. Longtemps, la question fut réglée par le silence.  » A Malines, dans ce lieu qui n’était, somme toute, que l’antichambre de la mort, des enfants de déportés ont effectué ensuite leur instruction militaire « , raille l’historien Maxime Steinberg. Echappant de justesse à un projet de réhabilitation immobilière, quelques centaines de mètres carrés du bâtiment ont finalement été attribués à une ASBL, qui y a conçu un musée (le reste est occupé par des appartements). Depuis sa création, les autorités régionales flamandes couvrent ses frais de fonctionnement (les francophones fournissent des outils didactiques).

Une sacralisation ?

 » Chaque année, 30 000 élèves du secondaire, dont 40 % de francophones, y sont guidés pendant une heure et demie. Cette visite fait la synthèse historique de la persécution raciale pendant la Seconde Guerre mondiale en Belgique et dans le nord de la France, explique Ward Adriaens, directeur du musée. Nous leur racontons une catastrophe sans pareille dans l’histoire de notre pays.  » A quelques kilomètres de là, à Breendonk, lieu d’internement et de martyre des opposants et des résistants, c’est l’horreur de la persécution politique qui est expliquée.

Or, récemment, à la faveur d’une demande d’extension du musée, la Région flamande a chargé une commission scientifique d’historiens d’imaginer un nouveau projet portant sur les génocides et plus sur la seule Shoah.  » Il s’agissait de concevoir non plus un musée reflétant l’expression des victimes, mais un propos scientifique et historique, plaide Jean-Philippe Schreiber, historien qui a été membre de cette commission. Le point central restait l’épisode belge du génocide contre les juifs. Cependant, il servait de départ à un projet qui aurait parlé de toutes les violations des droits humains. L’idée était de proposer ainsi un espace mémoriel de réflexion sur l’incertitude des temps présents et les problèmes actuels. L’idéologie génocidaire n’aurait donc pas été présentée uniquement dans la continuité d’un antisémitisme séculaire. Nous aurions comparé les génocides, rapproché les discours discriminants, sans nier les spécificités et la singularité de la Shoah, mais sans la sacraliser.  »

Manifestement, ce discours n’a pas séduit. Ou il a fait peur.  » Il ne s’agit nullement de dire que nos souffrances sont plus dignes ou pires que les autres. Toutes sont terribles, toutes sont à dire. Aucun crime contre l’humanité ne peut nous laisser indifférents. Mais, avec le projet « Transit Malines » que l’on nous présentait, et qui est actuellement en rediscussion, nous avons eu le sentiment que l’on allait diluer la Shoah, nier ses particularités, tout mélanger. Est-ce qu’on demande au musée Flanders Fields, à Ypres, consacré à la Première Guerre mondiale, d’évoquer la guerre du Vietnam ? » remarque Nathan Ramet, président du musée.

Cet ancien déporté n’est pas le seul à craindre d’être oublié, écrasé, broyé et confondu dans les mémoires des horreurs de l’humanité. Sans parler d’un risque possible d’instrumentalisation politique.  » En tout cas, si on entend lutter contre l’extrême droite, en Flandre ou ailleurs, la tragédie de Malines est, à elle seule, largement suffisante, remarque Joël Kotek, historien, maître de conférences à l’ULB et directeur de formation au Mémorial de la Shoah, à Paris. Dans le combat contre les extrémismes, la Shoah n’est pas un antidote parfait, mais il n’en existe pas de meilleur, y compris sur un plan pédagogique. Cela n’empêche nullement de rappeler par ailleurs que l’esclavage a été un crime contre l’humanité, ou de parler des autres génocides. Mais quand 2 000 policiers français viennent étudier, à Paris, au Mémorial le rôle de la police pendant l’Occupation, ils comprennent, au travers de l’horreur absolue de la déportation, qu’un étranger est un être humain et qu’il a des droits. Cela peut alors donner un sens à la Shoah.  »

En réalité,  » certaines questions sur la déportation, probablement gênantes, n’ont jamais été abordées dans notre pays « , reprend Maxime Steinberg. Pourquoi déporte-t-on 1 juif sur 4 de France, mais 2 sur 4 de Belgique ? Pourquoi et comment se fait-il que 37 % des juifs bruxellois sont passés par Malines, pour 65 % de juifs anversois ?  » Des historiens viennent, aujourd’hui, décréter comment parler de l’Holocauste et des génocides et ils disent qu’il faut tout comparer, remarque Steinberg. Mais, au moins jusqu’à ces dernières années, notre pays, nos universités, nos autorités judicaires ont longtemps été absents ou silencieux sur le massacre des juifs. Comme si, à l’image d’un Jean-Marie Le Pen, on avait estimé que la Shoah n’était qu’un détail de l’Histoire et de l’histoire nationale.  » Un exemple ? Lorsque s’est tenu, chez nous, en 1951, le procès d’un chef de la police SS en Belgique, on l’a poursuivi pour arrestation arbitraire de juifs et déportation dans des conditions inhumaines. On ne l’a pas inculpé de complicité d’assassinat. En fait, estime l’historien, on ne parle pas trop de la Shoah. Mais on en parle souvent mal…

 » Participer à une concurrence entre événements historiques et souffrances est un piège, estime le Dr Alain Michel, historien et directeur du bureau francophone de l’Ecole internationale de la Shoah à Yad Vashem, à Jérusalem. La vraie question est de savoir si cet événement, par rapport à d’autres phénomènes douloureux et problématiques de l’Histoire, comporte des éléments spécifiques qui justifient le fait d’être rappelé conjointement dans tous les pays, une fois par an. Et, donc, si elle touche à l’universel. Indubitablement, la réponse est oui.  »

L’historien souligne que le génocide contre les juifs est le seul cas de massacre idéologiquement programmé afin de supprimer un peuple, quelle qu’ait été son implantation géographique.  » Dans plusieurs discours, ajoute Maxime Steinberg, Himmler a parlé de la décision – la grave décision, dit-il – de faire disparaître le peuple juif de la terre. Il a aussi expliqué qu’on ne pouvait se permettre de tuer les hommes en laissant vivre femmes et enfants. Il s’agissait de priver un peuple de son avenir. C’était d’ailleurs, soulignait-il, la tâche la plus ardue que son organisation, la SS, ait accomplie. Ce n’est donc pas un hasard si, dès leur arrivée à Auschwitz, 74 % des femmes juives déportées de Malines ont immédiatement été mises à mort, pour 49 % d’hommes.  »

Une chance de guérir

Autre spécificité de la Shoah,  » elle n’a pas eu besoin d’un quelconque prétexte fallacieux pour que débute le génocide, rappelle le Dr Alain Michel. Ce massacre à grande échelle s’est appuyé sur une fantasmagorie répandue de manière universelle : l’antisémitisme, un racisme né sur des concepts inventés de toutes pièces, comme celui de la prétendue domination du monde par les juifs. Or les hommes ne sont pas encore guéris de cet antisémitisme. Affronter la Shoah, c’est pourtant se donner une chance, ou au moins une occasion, de désamorcer cette haine ou d’en guérir. Voilà pourquoi la Shoah n’est pas seulement le problème des historiens qui l’étudient, des juifs et des victimes : elle est, et peut-être avant tout, une interpellation qui touche le monde entier. Sa transmission est donc cruciale « .

Pour ce faire, il y aura donc, désormais, une journée annuelle. Peut-être permettra-t-elle de mieux la faire connaître, y compris en brisant ses mythes. A cet égard, Auschwitz, pourtant érigé en symbole, n’est sans doute pas la démonstration la plus saisissante du projet génocidaire contre les juifs. Certes, son bilan est tout à fait considérable : 850 000 juifs tués dès leur arrivée, 90 000 autres meurent des suites de leur captivité dans ce camp. Mais, en vérité, la volonté d’extermination totale qui vise ce peuple s’exprime davantage et sans détour dans les centres de mise à mort immédiate que sont Belzec, Chelmno, Sobibor, Treblinka où des convois tout entiers sont immédiatement gazés, causant une mortalité de 99,9 %. Et, au total, deux fois plus de morts qu’à Auschwitz : 1,7 million.

Dans la Shoah, la logique, c’est la mort et  » kein warum « , sans explication, comme le dira un nazi à l’écrivain italien Primo Levi.  » La modernité de ce génocide tient à sa taylorisation, au massacre à la chaîne. La sélection et la mise au travail sont l’exception, insiste Maxime Steinberg. Pour appliquer la décision du Führer, une grande autonomie est laissée sur le terrain. C’est pour cela, aussi, que la Shoah, c’est autant les massacres de juifs par balles (1,3 million de morts) que ceux commis au gaz zyklon B ou au monoxyde de carbone (2,7 millions). Au total, c’est un génocide, au sens d’une mise à mort, violente et brutale, d’un peuple ou d’une « race », avec 4 millions de tués. S’ajoutent, en amont du génocide, ces juifs qui meurent de faim et de misère dans les ghettos, victimes d’une persécution des plus meurtrières (800 000 morts). Le tout se déroule dans un processus qui impose sa priorité idéologique, certes, mais en dents de scie, selon les « disponibilités » des nazis et les éventuelles difficultés à extirper les juifs des sociétés où ils vivaient.  »

Sans défense

Selon l’historien Raul Hilberg, les quatre cinquièmes du génocide ont été réalisés en 1941 et 1942 (5,1 millions de victimes, d’après ses chiffres de 1988). Le cas de la Belgique est intéressant à cet égard. Les deux tiers des juifs déportés l’ont été en cent jours, en 1942. Dès l’automne, la brutalité de cette agression a précipité en masse dans la clandestinité les rescapés des rafles. Pendant l’été fatal, les autorités belges ont laissé les juifs sans défense : il s’agissait à 94 % d’étrangers. Mais cette population d’insoumis et de rebelles a trouvé dans le monde souterrain de l’Occupation l’aide essentielle de citoyens et de résistants belges qui se sont mobilisés. Il a alors fallu deux longues années de traque pour s’emparer du dernier tiers des déportés.

 » Après la guerre, nous sommes entrés directement dans un déni de reconnaissance « , constate Maxime Steinberg. Ce vide explique sans doute aussi pourquoi, actuellement, certains historiens et les survivants de la Shoah se montrent si vigilants dans la défense de la spécificité du génocide contre les juifs.  » De fait, quel statut la Belgique a-t-elle donné aux déportés ? Quel est celui de Suzanne Kaminski, déportée le 19 avril 1943, dans le 20e convoi et morte à Auschwitz ? interroge l’historien. Aucun ! Elle n’est pas une prisonnière politique à titre posthume, quoiqu’elle ait été une victime de la politique de l’occupant. Dans l’après-guerre, la Belgique n’a accordé ce statut qu’à ceux qui avaient eu une activité patriotique. Suzanne Kaminski n’était pas une militante. Elle est  » juste  » morte à Auschwitz. A l’âge de 42 jours. Il y a, désormais, au moins une journée pour en parler. Et s’interroger.

Pascale Gruber et Jacques Gevers

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