Cruella d’enfer

Ses amis la surnomment ainsi, et ses ennemis ne les démentiront sans doute pas. Mais, au-delà de sa propension à user de l’humour tranchant, on l’apprécie pour la fidélité à ses objectifs. La ministre des Classes moyennes et de l’Agriculture, nouvelle arrivée en politique, y fera sûrement bon chemin

Sabine est couillue  » : lancée par un admirateur rompu aux vices et aux vertus de l’arène politique, cette virile affirmation est assurément à prendre comme un compliment… Pourtant, lorsqu’elle a été  » parachutée  » ministre fédérale des Classes moyennes et de l’Agriculture, en mai 2003, cet aficionado nourrissait quelques doutes sur l’avenir politique de Sabine Laruelle. Une propulsion aussi fulgurante – à 38 ans, sans jamais avoir été parlementaire et au prix d’un transfert du CDH au MR, jugé évidemment opportuniste et réalisé d’un coup de baguette magique par quelques ténors libéraux que l’on soupçonnait de vouloir en faire  » leur  » chose – ne pouvait, effectivement, que susciter un certain scepticisme. C’était peut-être sous-estimer la capacité de certains  » dinosaures  » à repérer de jeunes pousses prometteuses et à les jeter dans l’arène. C’était, en tout cas, mal connaître celle qui avait fait ses armes dans le monde agricole, où l’on apprend à cultiver le sens des réalités et celui de la repartie, ainsi que l’ardeur au travail. Laruelle est une fonceuse qui, sous la grande timidité qu’elle avoue ressentir secrètement, affiche une tranquille assurance capable de se muer sans transition, si on lui cherche noise, en un humour vipérin.  » J’ai considéré qu’on me demandait de faire de la politique parce que je savais bosser. Pas pour mes yeux que je n’ai pas beaux.  » La potiche sur le bureau des  » grands « , ce n’est vraiment pas son truc…

Ceux qui en doutaient encore ont pu s’en rendre compte, à l’issue du conclave budgétaire qui s’est tenu à Grand-Leez, près de Gembloux, à la mi-janvier. Elle a porté à bout de bras le dossier du statut social des travailleurs indépendants, pour lesquels elle a notamment obtenu le relèvement de la pension minimale. Certes, tous les partis – et c’est nouveau – affichaient une préoccupation plus ou moins sincère pour le sort des indépendants. Mais elle jure avoir dû éviter quelques peaux de banane socialistes. C’est qu’elle a le don de ne pas se laisser prendre en défaut : ses dossiers, de l’avis unanime, elle les connaît par le menu.

Cette force de travail et ce  » bon sens  » naturel qui la caractérisent, elle les tient sans doute de son enfance à Chapon-Seraing (Verlaine), un village de 400 âmes entre Huy et Waremme. Ses parents, négociants en grains, lui ont fait mettre très tôt la main à la pâte. Avec ses trois s£urs, Sabine devait aider à la réception de céréales amenées par les agriculteurs de la région.  » J’aime la sincérité de ces gens de la terre, leur rigueur aussi. On ne met pas de gants, mais on ne se fait pas de coups bas. Et on est jugé sur ce qu’on fait et sur ce qu’on est, pas sur les apparences.  » Après ses humanités, elle choisit tout naturellement la Faculté des sciences agronomiques de Gembloux : certains de ses condisciples se rappellent encore les philippiques assassines qu’elle n’hésitait pas à asséner à l’un ou l’autre professeur mal informé sur les réalités du métier de semencier… Son diplôme d’ingénieur agronome en poche, elle se passionne pour les relations entre l’agriculture et l’environnement, et découvre l’ampleur de l’incompréhension et des préjugés qui séparent les deux mondes. Son énergie déployée à  » jeter des ponts  » ne l’empêche pas – on ne peut pas plaire à tout le monde – de hérisser pas mal de monde dans les rangs écologistes : trop productiviste à leur goût, trop liée à l’agro-business.

A la faveur d’un débat, elle se fait remarquer par un membre du cabinet de Guy Lutgen, alors ministre wallon de l’Environnement et de l’Agriculture (PSC), auprès duquel elle se forme aux subtilités de la politique. En 1999, au lendemain des élections législatives – le portefeuille de l’Agriculture tombe alors dans l’escarcelle de José Happart (PS)-, Sabine Laruelle change de voie. Après un bref passage à la Fédération de l’industrie alimentaire (Fevia), elle prend la direction de l’Alliance agricole, le syndicat agricole chrétien proche du Boerenbond. La tâche est énorme et ingrate : les caisses sont vides, le moral des troupes, à plat. Elle doit licencier, raboter les salaires, remettre de l’ordre, et tout cela sur fond de crise de la dioxine. Elle négocie le rapprochement avec les UPA, l’autre syndicat agricole wallon, avec lesquels l’Alliance fusionnera, en 2000, en une seule entité baptisée Fédération wallonne de l’agriculture. Opération réussie : elle partage désormais la direction du syndicat avec un vieux briscard, Jean-Pierre Champagne.

Rien d’étonnant si, un beau jour de l’hiver 2002, les pontes du MR ont vent de son existence : les élections législatives de mai 2003 se profilent à l’horizon, les listes électorales sont en préparation et il faut désormais intégrer un  » quota  » de femmes. Elle déserte sans états d’âme le CDH :  » Ma sensibilité politique est de centre-droit et je ne me sentais plus en phase avec la doctrine économique du parti. Et, de toute façon, je n’y ai jamais exercé aucun mandat : je n’ai donc trahi personne.  » Elle accepte de figurer sur la liste liégeoise MR de la Chambre et sur celle du Sénat. Surprise : elle y récolte respectivement 10 900 et près de 35 000 voix de préférence. Les travailleurs des 18 000 exploitations agricoles de Wallonie en ont manifestement fait  » leur  » candidate. A partir de là, les événements s’enchaînent. On lui propose la fonction de ministre fédérale des Classes moyennes et de l’Agriculture, qu’elle accepte sans hésiter.

Depuis, elle se défonce, elle se montre. Pourtant, elle doit composer avec pas mal d’autres  » collègues  » – Rudy Demotte (PS), Frank Vandenbroucke (SP.A), notamment – avec qui elle partage des  » bouts  » de compétences en matière de classes moyennes. Sans compter José Happart (PS), le ministre wallon de l’Agriculture – la compétence est, en effet, largement régionalisée – qui lui voue une haine corse et pour lequel elle n’éprouve qu’un mépris hautain :  » Dommage pour lui et pour les agriculteurs wallons s’il ne se rend pas compte que je peux influencer la politique agricole européenne ( NDLR : elle représente la Belgique auprès des autorités européennes en matière d’agriculture) dans le sens du bien commun. Moi, je fais mon boulot, avec ou sans lui.  » Et elle le fait, dit-on, avec un sens aigu de l’honnêteté et du service au public :  » On la pousse à engager un cuisinier, au cabinet : c’est une facilité de travail, lorsqu’on reçoit autant d’interlocuteurs. Mais elle ne se fait pas à l’idée.  »

Cela dit, son tempérament ne lui vaut pas que des amis. Elle dit travailler sur la seule base d' » objectifs  » à atteindre ; certains y voient une ambition féroce. Elle prétend cultiver la collégialité, mais ceux qui lui résistent lui prêtent la férocité du requin. Ne répond-elle pas, dans le cercle de ses amis, au doux surnom de  » Cruella d’enfer  » ? Pareilles  » qualités « , doublées d’une capacité d’analyse et d’un esprit de synthèse remarquables, la promettent sans doute à un bel avenir politique. Prochaine échéance : les élections régionales de juin prochain, pour lesquelles elle se mettra  » à la disposition de son parti « . Tout en jurant qu’elle n’est pas candidate à une fonction ministérielle régionale et qu’elle ne désertera pas son poste… l

Philippe Lamotte et Isabelle Philippon

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