Couture et bestioles

Guy Gilsoul Journaliste

L’exposition conçue par le musée de l’Art brut de Lausanne fait escale à Bruxelles. Une arche de Noé en délire, cris et soupirs, imaginée loin des sonnailles de la  » Culture « .

Né en 1919, Paul Amar était coiffeur, jusqu’au jour où le hasard le transforma en chauffeur de taxi parisien. Après ses journées, les feux rouges et les embouteillages, il rentrait dans son HLM de banlieue, ouvrait la porte de son appartement silencieux et se mettait au travail. Méticuleusement, ses doigts de fée choisissaient, parmi des moules entassées, une première, qu’il meulait puis ciselait afin de lui donner l’apparence d’une bestiole sous-marine. Puis une autre et une autre encore, ou un bigorneau. Parfois, c’étaient des coraux qui étaient ainsi sculptés puis peints et, enfin, recouverts d’une brillance particulière obtenue avec du vernis à ongles. Peu à peu, dans une grande boîte aux allures d’aquarium, l’univers de Paul Amar devenait réalité. Il y fourmille tout un monde de bestioles qui rampent et volettent, s’accrochent et se lovent dans un paysage infini et rocailleux.

Même sentiment de grouillement et d’étouffement dans les dessins d’insectes et d’êtres embryonnaires du Macédonien Vogislav Jakic (1923- 2003). Monumentaux élytres, imposantes carapaces de scarabées et minuscules pucerons couvrent la feuille, grignotant au passage des visages humains. Le tout est posé, enchevêtré dans un terreau vivant, épais, parfois sur plus de 50 mètres de longueur.

Gaston Duf (1920-1966), lui, cachait dans la doublure de ses vêtements les dessins qu’il réalisait en cachette dans l’asile où il avait été interné depuis ses 20 ans. Etait-ce à ce point dangereux de les montrer ? Qu’allait-il arriver si le monstre rhinocéros qu’il dessinait de manière obsessionnelle sortait du noir dans lequel l’artiste l’avait enfermé ? On reconnaît l’animal de profil, ses cornes, ses yeux, sa langue, mais son museau est bien de face, et ses pattes, gonflées jusqu’à éclater, sont pourvues de dards et de poils menaçants.

Mais les animaux peuvent aussi être drôles, goguenards et bon enfant. Comme chez Hans Krusi (1920-1958), valet de ferme dans l’Appenzell, puis jardinier et vendeur de fleurs dans les rues de Zurich, qui collectait les berlingots de lait pour les couvrir généreusement de vaches jusqu’à plus soif. Ou encore chez Eugenio Santoro (né en 1920), dont la vie fut pourtant cauchemardesque. A 20 ans, il quitte son petit village de Castelmezzano, en Italie, et rejoint le front. Fait prisonnier, il est interné dans un camp de travaux forcés. Libéré après la guerre, il gagne la Suisse, trouve un emploi dans une fabrique de chocolat et, pendant ses moments libres, taille à la gouge un bestiaire plus souriant que menaçant.

De couleurs vives, faits de milliers de petits points juxtaposés ou dessinés de manière presque médiumnique, les animaux de l’art brut rassemblés ici nous renvoient au plus profond de nous-mêmes. La richesse de ces productions vient de ce que ces hommes et ces femmes qui nous surprennent n’ont aucun lien avec le monde des Arts, même si celui-ci, depuis le surréalisme en passant par Cobra et les arts contemporains, y cherche souvent son inspiration. On ne comprend pas dès lors pourquoi les organisateurs bruxellois ont ajouté, aux £uvres venues de Lausanne, des créations issues de l’univers du déficit mental qui, du coup, détournent le propos initial et mènent à une certaine confusion.

Une autre exposition, imaginée par l’ASBL Art en marge, Tissages d’absolu, au Musée du costume et de la dentelle, nous paraît plus unifiée. Son but : mêler les artistes singuliers et d’autres travaillant en institution autour d’un seul matériau : le textile. Cousu, tricoté, assemblé, dans les deux dimensions d’une peinture ou sous la forme de sculpture, voire de costume, l’£uvre devient refuge où, de fil en fil, se construisent de singuliers autoportraits.

Bestioles d’art brut et d’art en marge, galerie Art en marge, 312, rue Haute, à Bruxelles. Jusqu’au 17 mai. Du mercredi au vendredi, de 12 à 18 heures. Le samedi, de 11 à 16 heures. Tél. : 02 511 04 11 ;

www.artenmarge.be. Tissages d’absolu. Musée du costume et de la dentelle, 12, rue de la Violette. Jusqu’au 27 mai. Tous les jours, sauf le mercredi, de 10 heures à 12 h 30 et de 13 h 30 à 17 heures. Les samedis et dimanches, de 14 à 17 heures. Tél. : 02 213 44 50.

Guy Gilsoul

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