Conversations pour mémoire

L’association « Bruxelles nous appartient – Brussel behoort ons toe » constitue une mémoire orale de la ville, dont les habitants sont à la fois acteurs, auditeurs et narrateurs.

Donner la parole à tous les Bruxellois. Immortaliser dans une gigantesque banque de sons leurs témoignages. Permettre aux artistes de s’en inspirer pour leurs travaux, et créer peu à peu un nouvel imaginaire urbain… Ce sont les lignes de force du projet mené par « Bruxelles nous appartient – Brussel behoort ons toe » (BNA-BBOT).

L’objectif avoué est donc ambitieux: créer une mémoire sonore de la ville, et modifier ainsi la perception qu’en ont ses habitants. Dans la pratique, le principe est très simple. L’association prête du matériel d’enregistrement à des Bruxellois (les Kurieuzeneus) pour qu’ils aillent interviewer d’autres Bruxellois (les Babbeleers). Les conversations sont ensuite archivées, et peuvent être écoutées par tout un chacun. « Dans notre projet, il n’y a pas réellement de finalité définitive, précise Paul Decleire, l’un des responsables de « Bruxelles nous appartient ». Comme nous voulions une vraie appropriation de la ville par ses habitants, il ne fallait pas que nous arrivions avec quelque chose de trop cadenassé.  » Celui qui souhaite participer à l’expérience doit toutefois respecter quelques règles: soumettre ses intentions à BNA-BBOT, prendre préalablement contact avec son interlocuteur, enregistrer dans un lieu préservé du bruit… La vie à Bruxelles devra également être abordée d’une manière ou d’une autre au cours de la conversation. « Une personne a interviewé trois religieuses, poursuit Paul Decleire. Celles-ci ont bien entendu parlé de la foi ou de l’évangile. Mais elles ont aussi évoqué, de façon originale, leur quotidien dans un couvent de la capitale, racontant, par exemple, que leurs chants liturgiques étaient parfois troublés par des voisins qui faisaient la fête. »

Initiée par les compagnies théâtrales Dito’Dito et Transquinquennal, dans le cadre de « Bruxelles 2000: ville européenne de la culture », BNA-BBOT emploie aujourd’hui trois personnes. Et reçoit, entre autres, le soutien des Communautés flamande et française, et de la Ville de Bruxelles. « A présent que le projet est sur les rails, notre priorité est de mieux nous faire connaître. Nous aimerions, notamment, occuper un rez-de-chaussée dans le centre-ville, avec une vitrine qui nous rendrait plus visibles « , poursuit Paul Decleire. En attendant, la radio est le média idéal pour communiquer avec les Bruxellois. « Nous animons une émission hebdomadaire sur Radio Campus et FM Brussel, raconte Anna Van Wichelen, ancienne journaliste à la VRT. Cela nous permet de diffuser les interviews les plus intéressantes de façon brute, sans montage ni accompagnement sonore. »

Iris Verhoeyen, photographe, a déjà livré à BNA-BBOT cinq « conversations enregistrées ». « J’ai entendu parler pour la première fois du projet, lorsqu’un ami m’a lui-même interviewé, confie-t-elle. A ce moment-là, je préparais un film dans le café « Au carrefour » à Forest. Il y avait là un personnage de 85 ans, Gaston, que j’aimais particulièrement. Je me suis dit que dans dix ans, ce serait chouette qu’on puisse encore écouter son histoire.  » Pour Iris, tout l’intérêt du projet est là: protéger de l’oubli des histoires apparemment anodines, mais sans lesquelles Bruxelles ne serait pas ce qu’elle est. « Lors de notre entretien, Gaston m’a raconté que sa mère l’avait abandonné à 6 mois dans un parc d’Etterbeek. Aujourd’hui, celui qui passe dans ce parc ne le sait pas. Pourtant, c’est important. »

Près de 450 conversations ont déjà été collectées, ce qui représente plusieurs centaines d’heures d’enregistrement, et un terrain d’exploration quasi inépuisable. « Nous encourageons tous les artistes à venir écouter ces récits de vie, conclut Paul Decleire. C’est une matière brute formidable qui peut déboucher sur une pièce de théâtre, un dessin, un roman, un spectacle de danse… » La boucle est bouclée: le quotidien des Bruxellois alimente l’inspiration des artistes, et inversement, les créations artistiques façonnent un imaginaire urbain plus en phase avec ses habitants.

François Brabant

Infos: 02-223 21 51. www.bna-bbot.be

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