Contes encore !

« Maman, il dit que saint Nicolas n’existe pas! » Comment éviter de répondre seulement, « Mais non (ou: mais oui), mon gros béta »? Aux parents désemparés par ce qu’ils ont transmis (ou pas), une pédopsychiatre rappelle l’intérêt des mythes et légendes

Derrière le mythe de saint Nicolas, il y a davantage d’enjeux qu’on ne l’imagine. Et donc, comme l’explique le Pr Dominique Charlier-Mikolajczak, pédopsychiatre aux Cliniques universitaires Saint-Luc (UCL), plein de raisons de « profiter » de cette fête pour développer l’imagination et la créativité sans craindre de traumatiser les enfants avec des « fariboles ». A condition, bien sûr, de réfléchir un peu à ce que l’on transmet vraiment…

Le Vif/L’Express: Pour nos enfants, quelle est l’importance d’une croyance ou d’un mythe comme celui de saint Nicolas?

Pr Dominique Charlier-Mikolajczak: Il permet à l’enfant de s’inscrire dans la culture du pays où il vit, d’y trouver des repères collectifs, au-delà de ceux que lui donnent ses parents. De surcroît, la tradition de la Saint-Nicolas revêt une connotation positive ce qui, actuellement, est loin d’être négligeable. D’autre part, et c’est très important, la Saint-Nicolas fournit aussi une merveilleuse occasion d’échanger des rêves, des projets et, ainsi, d’augmenter la créativité de chacun.

En racontant ce mythe, on ne ment donc pas aux enfants?

C’est un peu plus subtil… Disons que ce n’est pas un « vrai » mensonge. On leur raconte une très vieille légende qui se transmet de génération en génération. Et puis, dire que c’est la fête des enfants, ce n’est pas un mensonge! Car finalement, ce qui compte, lors de ce moment, c’est de prendre le temps de raconter, de jouer, d’échanger ensemble. En effet, on tient là un moment particulier pour aller à la découverte de soi et des autres.

En revanche, un vrai problème risque de se poser lorsque la Saint-Nicolas est réduite à une dimension purement commerciale, et que cette fête se résume à l’octroi de présents, sans véritable communication avec les enfants: on ne peut échanger une part de rêve contre un cadeau! Ce danger concerne toutes les familles et particulièrement les plus matérialistes, celles qui n’ont plus le temps ou pas la possibilité de créer un échange avec leur enfant, de s’arrêter pour comprendre ce qu’il vit. Entre la Saint-Nicolas et l’enfant, il ya bien plus qu’un cadeau…

On parle énormément des jeunes hyperactifs ou violents et nous en voyons beaucoup en consultation (1). Je crois que lors de la Saint-Nicolas, nous tenons l’occasion de réfléchir au temps que nous passons avec nos jeunes et à ce que nous leur transmettons. Et cela pourrait, peut-être, être une forme de réponse aux deux problèmes que je viens d’évoquer….

Mais il faudra bien, un jour, que les enfants découvrent la « vérité »?

Mais quelle vérité? Les trois quarts des enfants sentent intuitivement que ce qu’on leur raconte là est une légende ! En fait, je crois que les parents auraient tort d’insister dans un sens ou dans l’autre, c’est-à-dire soit pour affirmer que tout cela, ce n’est pas vrai, soit pour surenchérir et assurer qu’on sait exactement où se trouve la maison du Saint! C’est un peu comme avec l’histoire de la petite souris qui vient échanger les dents de lait contre un cadeau: on sait bien qu’aucun rongeur ne se glisse sous l’oreiller, mais on a tellement envie que cette croyance ne cesse pas trop vite… Trop rationaliser, c’est empêcher une part du rêve et du jeu qui se déroule entre parents et enfants.

Si l’enfant pose des questions précises, ne faut-il pas lui répondre?

Il vous dit: « Il paraît que c’est pas vrai! » Bien sûr qu’il faut lui répondre! C’est un moment délicat: il ne faut pas détruire la force de rêve de son enfant, tout en l’amenant à comprendre que c’est un personnage de légende,puisqu’il n’y a pas de « saint Nicolas » dans les registres communaux.

Alors, pour en revenir au problème de la « vérité », pourquoi ne pas lui dire: « Qu’est- ce que tu crois, toi? » Et, plutôt que d’assurer: « Tout cela n’existe pas! », il faut se demander : « Qu’est ce qui n’existe pas? » C’est un moment où nous, adultes, sommes confrontés au destin à donner à nos illusions d’enfant. En effet, même quand on « sait » qu’il n’y a pas de saint Nicolas en chair et en os, est-ce une raison pour que tout s’arrête? Ces moments de fête – quand ils sont une rencontre authentique – enrichiront l’enfant, l’aideront à affronter les adversités de la vie et développeront ses facultés créatives. Dès lors, pourquoi ne pas lui dire: « Tu sais, saint Nicolas pour moi, c’est vrai et ce n’est pas vrai. Ce qui est vrai, pour moi, c’est que c’est une fête, une tradition qui me vient de mes parents et c’est surtout un moment que j’aime partager avec toi et où nous pouvons inventer ensemble – par exemple l’histoire de Saint Nicolas -, et parce que… » A chacun, alors, de placer dans ce message ce qu’il a envie de transmettre à son enfant. Comme vous le voyez, il y a bien autre chose qu’un mensonge entre les parentset le secret de la Saint-Nicolas. Le secret, n’est-ce pas plutôt ce que nous avons envie de transmettre à nos enfants? C’est alors d’une bien autre vérité qu’il s’agit…

Entretien: Pascale Gruber

(1) L’UCL vient d’inaugurer son unité d’hospitalisation pédopsychiatrique: elle accueille, en hôpital de jour ou de nuit, des enfants (jusqu’à 12 ans) en ruptures aiguës avec leur environnement.

« Dans cette fête, il y a bien autre chose qu’un »mensonge » entre les parents et leurs enfants »

« On ne peut échanger une part de rêve contre un cadeau »

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