Commission dans le lac

Arrivée au terme de son mandat, la commission sénatoriale chargée d’enquêter sur le rôle d’investisseurs belges dans le pillage du Congo semble vouée à l’échec. Explications

Plus d’une année d’investigations. Des dizaines d’auditions. Des voyages en Afrique centrale… Tout cela n’aurait-il donc servi à rien? A quelques jours du terme de son mandat, fixé au 15 février, la commission « Grands Lacs », chargée d’examiner si des Belges participent au pillage de la République démocratique du Congo (RDC), semble tourner à la farce et se déliter dans l’indifférence générale. Ses membres, qui viennent de reporter d’une douzaine de jours le vote de leurs conclusions et recommandations, avouent eux-mêmes leur impuissance et peinent à boucler leur rapport final. Leur président, le libéral flamand (ex-Volksunie) André Geens, est parti ces derniers jours en vacancesaprès voir déclaré que la commission n’avait pu établir la moindre preuve de l’implication d’entreprises belges dans le pillage de l’ancienne colonie. Elle ne pourra donc accoucher, selon lui, que de « conclusions intermédiaires ». Une déclaration qui fait sourire certains, Geens étant considéré comme le principal responsable de la lenteur des travaux de la commission.

Mauvaise volonté? Y aurait-il, comme des voix le laissent entendre dans l’opposition, une volonté de ne pas aboutir? Voire de blanchir totalement les sociétés belges épinglées dans un récent rapport des Nations unies? La commission Grands Lacs fait état des difficultés rencontrées en vue d’obtenir les preuves des agissements dénoncés par les experts de l’ONU. Sorti en octobre dernier, le rapport de ces derniers recommandait notamment des sanctions financières à l’égard de quatre entreprises diamantaires basées à Anvers et de l’homme d’affaires belge George Forrest, surnommé le « Rockefeller du Congo ». Pour le panel onusien, une vingtaine de sociétés belges, actives essentiellement dans les secteurs du diamant et du coltan, auraient violé les règles de commerce éthique établies par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Les personnes incriminées ont toutefois protesté contre les méthodes d’investigation des enquêteurs des Nations unies, qui ne se seraient pas donné la peine d’entendre toutes les parties.

Report des conclusions? Les commissaires belges, eux, devaient se rendre en décembre dernier à New York pour y rencontrer les experts de l’ONU, mais le rendez-vous a été annulé in extremis. Geens aurait jugé le moment inopportun… Depuis lors, le mandat des enquêteurs des Nations unies a été prolongé par le Conseil de sécurité qui, dans sa résolution du 24 janvier, prévoit aussi que les sanctions contre des entreprises accusées de piller le Congo ne sont plus de mise. Une décision qui aurait été prise sous la pression de certains Etats, qui pourront, par ailleurs, avoir accès aux « preuves » des experts, sous réserve du secret des sources. Entre-temps, en Belgique, la commission Grands Lacs s’apprête à baisser le rideau sans avoir pu prendre connaissance de ces informations. Dès lors, plusieurs de ses membres, dont André Geens et Marcel Colla (SP.A), plaident pour un report des conclusions à la prochaine législature. « Ce serait une faute politiquegrave », estime Georges Dallemagne (CDH), pour qui une commission parlementaire n’aurait de toute façon pas la capacité d’entreprendre un travail d’investigation sur la base des données de l’ONU. »Le judiciaire devrait prendre le relais « , juge le sénateur, qui voit dans la proximité des élections la cause de certaines frilosités.

Motus et bouches cousues. Les rapporteurs de la commission Grands Lacs, qui se sont partagé le travail préparatif des conclusions et recommandations, se retrouvent le 10 février. Mais la version finale risque de manquer de consistance, compromis politique oblige. Déjà, des noms auraient été rayés de certains rapports d’experts joints au dossier. De plus, sur le fond, les personnes incriminées nient en bloc. Ainsi, le « clan » Ahmad et d’autres diamantaires anversois d’origine libanaise, dont les sociétés sont citées dans le rapport de l’ONU, rejettent les accusations de contrebande de diamants, de blanchiment d’argent, de contrefaçon et de liens avec le terrorisme moyen-oriental. « Ils ne nous ont rien appris, reconnaît Dallemagne. Mais les chiffres qu’ils nous ont livrés sur leurs activités ne correspondent pas à ceux fournis par l’administration des Affaires économiques. Curieusement, le gouvernement n’a pris aucune initiative fiscale, douanière ou judiciaire pour en savoir plus sur ces sociétés. » Quant à George Forrest, il a déclenché, par avocats interposés, un tir de barrage contre ceux qui ont laissé entendre qu’il participait au pillage des ressources du Congo.

Ne pas gêner Louis Michel. Si les sénateurs éviteront sans doute tout « excès de zèle », c’est aussi pour d’autres raisons. Au retour de son dernier périple en Afrique centrale, Louis Michel a laissé entendre, devant les parlementaires belges, qu’il fallait être extrêmement prudent dans les conclusions de la commission Grands Lacs, afin de ne pas contrarier ses efforts diplomatiques. En réalité, à trois mois des législatives, le gouvernement se passerait bien d’un rapport sénatorial critique à l’égard de certaines figures de l’arc-en ciel. Or le CD&V (ex-CVP) souhaiterait tout de même pointer du doigt le député Pierre Chevalier, à la fois président (VLD) de la commission des Affaires étrangères de la Chambre et vice-président du conseil d’administration du holding Forrest. Pour les sociaux-chrétiens flamands, qui dénoncent les risques de « collusion » et, plus largement, « l’affairisme » des milieux libéraux, sa démission s’impose.

Forrest le « sauveur »? Chevalier s’est insurgé contre ces attaques et a mis les membres de la commission au défi de prouver que le groupe Forrest viole la loi ou que lui-même a eu un comportement répréhensible. Le député libéral flamand n’a cessé de répéter que Forrest, qui a survécu à tous les régimes congolais, était l’un des seuls à oser investir en RDC et que s’il partait, il ne resterait « plus rien » au Katanga. Des membres de la commission, des experts et d’anciens collaborateurs de Forrest contestent néanmoins cette image de « sauveur ». Ils voient d’un oeil critique les contrats conclus par l’investisseur belge et ses partenaires avec la Gécamines, l’entreprise publique congolaise, dont la production minière est au plus bas et qui ne parvient plus à payer ses 24 000 travailleurs. Dans un rapport confidentiel adressé le 27 février 2002 au cabinet des Affaires étrangères, le consul général de Belgique attirait déjà l’attention sur une « stratégie d’épuisement » menée par le groupe Forrest au détriment de la Gécamines. Rapport diplomatique qui a atterri, le jour même, sur le bureau de Forrest à Lubumbashi. L’ex-conseiller « Afrique » du ministre Louis Michel, aujourd’hui « rétrogradé », a été soupçonné d’être à l’origine de la fuite. L’affaire, appelée « Telexgate », n’a toujours pas été éclaircie. Mais c’est loin d’être la seule zone d’ombre que la commission Grands Lacs laissera derrière elle.

Olivier Rogeau

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