Comment les psychopathes se moquent de la justice

Y a-t-il une gradation dans l’horreur ? Michel Fourniret s’est vanté d’être  » pire que Dutroux « . Les deux psychopathes partagent une immense vanité et une totale indifférence aux souffrances des autres. Fourniret, en plus, aime tuer. Face à la justice, on perçoit mieux leurs troublantes ressemblances et l’espoir impossible des victimes.

Fourniret se mesure à Dutroux. Le ferrailleur carolo est son étalon dans l’horreur. Et, bien sûr, il le surpasse car Fourniret ne peut s’imaginer que le plus fort. Le parcours des deux hommes dans l’horreur, et face à la justice, présente de nombreuses similitudes, mais aussi des différences. Les deux procès, celui en cours à Charleville-Mézières, et celui de Dutroux et ses complices, à Arlon, montrent, en tout cas, qu’ils restent des manipulateurs jusqu’au bout.

Des heures d’interrogatoires

Marc Dutroux et Michel Fourniret ont été interrogés par deux fines lames. Après l’enlèvement de Laetitia Delhez, à Bertrix, en août 1996, un mobile home suspect mène les enquêteurs à Marc Dutroux. Pendant quatre jours, Michel Dumoulin, adjudant à la Brigade de surveillance et de recherche (BSR) de la gendarmerie de Marche, le harcèle de questions, des plus générales (son mode de vie, sa situation familiale) aux plus précises (sa présence à Bertrix). Quelques gouttes de sueur perlent sur le front du suspect quand l’enquêteur l’interpelle sur sa vie sexuelle. Le surlendemain, à 16 h 30, Dutroux craque, confondu par les éléments de l’enquête.  » Je vais vous donner deux filles.  » Deux ? Demoulin comprend soudain :  » C’est Sabine que tu as enlevée ?  » Dutroux avoue. Mais le gendarme doit encore user de persuasion et de ruse pour lui faire reconnaître, au bout de la nuit, qu’il a aussi enlevé Julie Lejeune et Melissa Russo, An Marchal et Eefje Lambrecks.

A Dinant, autre méthode, faute de preuves et d’aveux. Jacques Fagnart va fatiguer la bête pendant un an. Il est convaincu que Michel Fourniret est responsable d’autres faits que sa tentative d’enlèvement de Marie-A., en juin 2003, à Ciney.  » Pendant sa première année de détention préventive, le but des auditions était qu’il fasse du bruit avec sa bouche, peu importe ce qu’il disait, explique le commissaire. Dès qu’il se bloquait, je relançais la conversation sur ses capacités techniques, sa porte de garage ou quelque chose qui puisse le mettre en valeur. Son ego est son point faible. Il a toujours eu besoin d’être le maître de la situation.  » Quant à Monique Olivier, ses résistances vacillent lorsque les enquêteurs l’interpellent sur sa vie sexuelle, après l’enregistrement de la  » visite hors surveillance « . Les époux n’ont pas fait l’amour, mais ils ont préparé leur stratégie de défense.

Apparence négligée

Voilà à quoi ressemble Marc Dutroux au début de son procès ( Le Vif/L’Expressdu 15 mars 2004) :  » Le premier jour, il s’affale sur ses bras croisés, mal lavé, mal réveillé. Le deuxième, il prend des notes, très droit, et téléphone à ses avocats sur un ton sans appel – il se radoucit seulement avec  » Martine  » Van Praet, qui lui donne du  » Marc  » en retour. Et tout au rangement de ses papiers, il ignore le jeune gendarme qui lui tend ses menottes depuis une minute. Le troisième jour, il raconte ses déboires familiaux et judiciaires sur le mode de la conversation, mélange inimitable d’accent bruxellois et louviérois, de détachement sidéral et de perfidies balancées d’une voix neutre pour se présenter comme une victime.  »

Michel Fourniret a le teint grisâtre, les cheveux trop longs, mais il bombe encore le torse sous son pull bleu. Il adopte une attitude péremptoire et dominatrice. Comme Dutroux (qui s’est ravisé ensuite), il a refusé qu’on le prenne en photo dans la salle d’audience.

Insensibles, menteurs et ampoulés

 » Je suis pire que Dutroux « , s’était vanté Fourniret pour intimider la petite Marie-A. Devant la cour d’assises de Charleville-Mézières, il revendique sa  » monstruosité « . A Arlon, Dutroux recouvrait la sienne d’une purée de mensonges embrouillés et d’explications lénifiantes, comme celles qu’il a servies à ses petites victimes pour les manipuler. Obséquieux, il intervenait sur un ton nasillard ( » Monsieur le président, pour la sérénité des débats… « ) et débitait ses affabulations de façon monocorde, en feignant de participer au travail de la justice.

Tout à sa mégalomanie, Fourniret veut marquer des points par le cynisme. Il donne libre cours à ses énervements. Il a fait v£u de ne parler qu’à huis clos, mais il attire constamment l’attention sur lui en se conduisant comme un bouffon. Jusqu’à passer pour fou ?  » Aujourd’hui, il est moins finaud, parce qu’il a vécu la prison et qu’il est plus âgé « , observe le commissaire Fagnart.

Autre parallèle frappant : leur plume. Ils écrivent beaucoup, leur style est ampoulé et bourré de références pseudo-scientifiques.

L’insensibilité des deux hommes donne froid dans le dos. Dans une audition vidéo-filmée de juillet 2004, Michel Fourniret évoque, d’un ton détaché, la mise à mort d’Elisabeth Brichet :  » Elle exprime sa désapprobation, sa distance. Cela devient un combat. Vous êtes un combattant. La mission d’un combattant est de prendre le dessus. Pas de se rendre mais de vaincre l’adversaire. « 

Le rôle des épouses

L’enjeu principal du procès Dutroux était de savoir si la cour d’assises allait ou non valider la culpabilité de Michel Nihoul et, éventuellement, entériner la théorie des réseaux. Le rôle de Michelle Martin est donc resté secondaire. Ses avocats l’ont présentée comme une femme sous influence et elle a été condamnée à trente ans de prison pour sa participation à la séquestration des victimes. Battue et insultée par Dutroux, lui servant de  » poubelle mentale  » comme a dit son avocate, Me Sarah Pollet, elle a fermé les yeux mais n’a pas participé aux assassinats. Elle se présente comme une victime et n’assume pas ses responsabilités.

L’acte d’accusation de la cour d’assises des Ardennes désigne Monique Olivier comme complice, mais aussi coauteur de l’assassinat de Jeanne-Marie Desramault. Leur correspondance montre de quelle façon vicieuse, par petites touches, Fourniret l’implique dans son projet criminel, dilué bien plus qu’exprimé clairement sous la forme d’un pacte.

Les experts ne s’entendent pas sur le point de savoir qui domine qui, alors que la chose était évidente dans le couple Dutroux-Martin. D’après certains, Olivier aurait des compétences relationnelles qui lui auraient permis d’appâter ses victimes et de manipuler son mari. Pour d’autres, elle n’est qu’une femme très fruste, sous la coupe d’un dictateur.  » Dutroux et Fourniret se sont attaqués principalement à l’espèce féminine, remarque Me Pollet, également ancienne avocate de Monique Olivier. Mais j’ai relevé un autre point commun entre eux. En leur présence, je devenais transparente. Ils ne m’ont jamais regardée dans les yeux ni appelée par mon nom comme ils le faisaient pour mes confrères. Dutroux disait « l’avocate de ma femme ». En termes psychanalytiques, le refus de nommer l’autre implique le déni de son existence.  » Le déni de l’existence d’une femme dotée d’un certain pouvoir.

Deux justices bien distinctes

Sous la présidence de Stéphane Goux, conseiller à la cour d’appel de Liège, le procès Dutroux a pris un train de sénateur (il a duré quatre mois). Au début, le ton était amène, presque mondain. Par la suite, certains avocats et le procureur du roi Michel Bourlet se sont défoulés sur certains enquêteurs et sur le juge d’instruction Jacques Langlois. Celui-ci martelait la thèse de  » Dutroux, pervers isolé  » contre les tenants de la théorie des réseaux.  » Mon souci était de rester au-dessus de la mêlée et de permettre à toutes les parties de s’exprimer, afin d’amener le procès à son terme, sans incidents de procédure. Au total, le verdict a été bien accepté « , se souvient Stéphane Goux.

Le ministère public était représenté par le procureur du roi de Neufchâteau, Michel Bourlet, et par l’avocat général près la cour d’appel de Liège, Jean-Baptiste Andries, lequel tempérait les ardeurs du premier. Il en a tiré une leçon paradoxale :  » Sans émotion, on ne fait rien. Avec de l’émotion, on ne fait pas grand-chose convenablement. « 

Par comparaison, il y a moins de décorum dans une cour d’assises française. Les témoignages sont ramassés et évitent le festival de slight-show à la belge. Le président, l’avocat général et les avocats de la défense et des parties civiles adoptent un ton plus direct, à la limite de l’agressivité. L’avocat général Francis Nachbar, qui défend les intérêts de la société, donne parfois l’impression d’engager un combat singulier avec l’accusé, en s’impliquant personnellement. Suite à l’un de ses sarcasmes, Fourniret s’est exclamé :  » Je ne crie pas, je gueule. Je n’ai jamais caché que j’étais un monstre, moi !  »

Des victimes forcément déçues

Lors du procès d’Arlon, les victimes et familles de victimes étaient très entourées par leurs avocats, par des assistantes sociales du service  » accueil des victimes  » du SPF Justice, ainsi que par l’intérêt du grand public, à travers une couverture médiatique sans précédent.

En France, les bénévoles de l’association privée  » Aide aux parents d’enfants victimes  » et deux associations locales entourent les sept familles éprouvées. Celles-ci entrent dans la salle d’audience par une autre porte que celle du public et des médias. Les contacts avec la presse sont encadrés et limités. Les parents français ont décidé de faire bloc contre les accusés et de se soutenir mutuellement, en restant sur une position clé : ne pas accéder à la demande de huis clos de l’accusé, pour ne pas subir ses manipulations offensantes.

Rien de semblable à Arlon : les victimes, les avocats et les journalistes vivaient dans la même bulle et nouaient des liens défiant la logique judiciaire. Les parents de Melissa Russo ont boycotté le procès, la famille Lejeune n’y a fait que des apparitions sporadiques. Des scènes de réconciliation ont cependant eu lieu entre Sabine Dardenne et Laetitia Delhez, entre  » croyants  » et  » incroyants  » et, fugitivement, entre la population et sa justice.

Comme à Charleville-Mézières, les parents des victimes de Dutroux ont demandé que les accusés s’expliquent, espérant en vain une parole sincère. Laetitia, Sabine et Marie-A., les survivantes, ont eu la même réaction, en montrant à leur tortionnaire qu’elles avaient été plus fortes que lui.

Les avocats, larrons de la foire ?

Cela va presque de soi : Marc Dutroux et Michel Fourniret finiront leur vie derrière les barreaux. Rude tâche pour les avocats de la défense, qui n’ont presque rien à obtenir pour leur client ! Marc Dutroux a épuisé une kyrielle d’avocats avant d’agréer un trio improbable : Mes Xavier Magnée, Martine Van Praet et Ronny Boudewijn. Ces derniers adoptent une stratégie mouvante, en faisant le grand écart entre l’ennemi public n° 1 et le mouvement blanc (qui soutient la thèse des réseaux). A un moment, Me Magnée demande même à la cour de ne pas prononcer de jugement, pour (re)donner du souffle à l’enquête (qui avait déjà duré sept ans).

Comme Dutroux, Michel Fourniret a viré ses précédents avocats et il refuse d’être défendu. Commis d’office, ses avocats, dont Mes Philippe Jumelin et Pierre Blocquaux, assurent leur tâche du mieux qu’ils peuvent, en relayant avec modération la demande de huis clos de leur client. Une fois l’audience terminée, elle ne se rejoue pas devant les caméras. Un magistrat de presse assure le contact avec les médias, rôle qu’avait inauguré, pendant le procès Dutroux, Philippe Morandini, magistrat au parquet de Dinant.

Marie-Cécile Royen, Thierry Denoël et Pascale Gruber

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