Comment la télé nous manipule

Jusqu’où sommes-nous soumis au pouvoir cathodique ? Pour le savoir, des chercheurs en psychologie sociale ont mené un test déguisé en jeu télévisé où des candidats croient infliger des décharges électriques à un concurrent. Récit de cette Expérience extrême sur La Deux ce 26 février et dans un livre dont Le Vif/L’Express publie des extraits exclusifs.

ça ressemble à un jeu télévisé. Le public applaudit et tape des pieds comme dans un jeu télévisé. L’animatrice a les dents blanches, comme dans un jeu télévisé. Mais la Zone Xtrême n’est pas un jeu télévisé. C’est une expérience scientifique de psychologie sociale, adaptée d’une célèbre étude imaginée dans les années 1960 par le chercheur américain Stanley Milgram, qui vise à démontrer la puissance de l’autorité télévisuelle. Autrement dit, la capacité de la télévision à faire obéir chacun d’entre nous à des injonctions qui vont, parfois, à l’encontre de nos valeurs, de nos émotions, de notre volonté profonde.

Réalisée et filmée pour les besoins d’un film documentaire français diffusé ce 26 février sur La Deux et en mars sur France 2, la Zone Xtrême met en situation des candidats candides, vrais sujets de l’expérience. Chacun de ces 80  » cobayes  » représentatifs de la population française, recrutés par une société spécialisée dans les enquêtes marketing, croit participer aux répétitions d’un nouveau jeu télévisé. Il tient le rôle du questionneur. A son côté, Jean-Paul, un autre candidat – en réalité, un comédien – et une animatrice. Derrière lui, un public de 100 personnes et toute l’impressionnante machinerie télévisuelle. Principe du jeu : Jean-Paul doit mémoriser des associations de mots. S’il se trompe, son questionneur lui administrera des chocs électriques de plus en plus violents, de 20 à 460 volts. Stupeur : la totalité des 80 candidats ont accepté de participer, donc d’administrer des décharges électriques à un inconnu pour les besoins d’un show sans enjeu (puisqu’il était entendu qu’il n’y aurait rien à gagner et qu’il ne serait pas diffusé). Pis : plus de 8 participants sur 10 ont joué jusqu’au bout, poussant la dernière manette malgré les implorations désespérées et les hurlements de douleur de Jean-Paul. Dans leur livre L’Expérience extrême, Christophe Nick, l’auteur du documentaire, et le philosophe Michel Eltchaninoff racontent les coulisses de cette étude et décryptent les conclusions des chercheurs. En exclusivité, Le Vif/L’Express en publie des extraits.

Si l’on veut savoir ce que la télévision peut réellement faire faire aux gens, comment s’y prendre ? Il existe une expérience, la seule à notre connaissance qui permette d’estimer l’étendue d’un pouvoir. C’est la fameuse expérience de Stanley Milgram. Globalement, deux personnes sur trois se soumettent aux ordres, même abjects, d’un scientifique. Elles administrent des chocs électriques à un inconnu, sous prétexte de recherche sur la mémoire.

[NDLR : Conduits auprès du producteur de l’émission, les candidats apprennent le principe du jeu : l’un des deux candidats, Jean-Paul, en réalité un comédien, doit mémoriser des associations de mots, l’autre lui administrera un  » châtiment  » si la réponse est fausse : un choc électrique. Les chercheurs observent trois types de réactions à cette annonce.]

Chez les trente-huit  » contents « , certains explosent de rire, d’autres, franchement joviaux, commentent :  » C’est dingue !  »  » Ah carrément, putain !  »  » Excellent, excellent !  »  » C’est violent, ouah, j’adoreà  » Les vingt-huit apparemment neutres partent dans des fous rires plus nerveux, certains mettent la main sur la bouche, d’autres laissent échapper quelques onomatopées :  » Ah !  »  » Non !  »  » Hein ?  »  » Oohà « . Les quatorze autres manifestent un comportement interrogatif : froncements de sourcils prononcés, arrêt d’un mouvement de main, mâchoire qui se décroche, accompagnés de  » C’est pas vrai !  »  » Un choc électrique ? « .

[Après les explications du producteur, la totalité des candidats acceptent de participer. Ils découvrent le plateau.]

Les questionneurs doivent monter sur un podium circulaire où les attend un fauteuil rond. Dès qu’ils s’assoient, un épouvantable bruit de chaînes métalliques retentit : le  » générateur de châtiment  » se met à pivoter. Il s’agit d’une table en acier en demi-lune dont la longueur totale est de quatre mètres. Vingt-quatre manettes hautes de cinquante centimètres sont rabaissées. Une série de lumières, rouges en bas, vertes en haut, encadrent chaque manette. Elles sont regroupées trois par trois, permettant de récréer les huit catégories que Milgram avait inventées sur son  » simulateur de choc  » : choc léger ; choc modéré ; choc fort ; choc très fort ; choc intense ; choc très intense ; attention : choc dangereux. Les deux dernières manettes reprennent l’énigmatique  » XXX « . Chaque mention apparaît sur un cadre lumineux. De jaune pâle à orange, tirant vers le rouge, jusqu’au violet. Au-dessus de chaque manette, le voltage : 20 V, 40 V, 60 Và Sous les XXX : 440 V, 460 V.

[Jean-Paul, le faux candidat, est attaché sur la chaise électrifiée, dans un caisson hermétique. Le jeu, animé par Tania Young, a commencé. Après une première bonne réponse, Jean-Paul se trompe. Le candidat doit lui administrer le  » châtiment  » de 20 volts.]

Aussitôt que la manette est totalement enfoncée, une lumière rouge s’allume, l’écran géant s’illumine d’un éclair monstrueux, un bruit mêlant arc électrique et coup de tonnerre retentit puis, dans un silence total, s’affiche le voltage en lettres de huit mètres sur huit : 20 volts. Pas un bruit. Tout le monde retient son souffle. Mais il ne se passe rien. Difficile de quantifier et de trier la somme des réactions. De la main qui a tremblé, n’osant se saisir de la manette au  » Et c’est parti !  » ferme et sec de certains ; de ceux qui mettent plus de vingt secondes avant de pouvoir enclencher le choc à ceux qui terminent par un  » Ah ça m’plaît bien, ce jeu !  » ; du  » Bon courage, Jean-Paul  » au  » Mon Dieu, c’est pas vrai « , toute la gamme est là.

A la question 4 (réponse fausse), une fois le choc de 60 volts administré, le bruit de chaînes métalliques retentit, la table pivote à la stupeur de tous les questionneurs, et un nouveau bloc de trois manettes apparaît face à eux. Au-dessus, on lit :  » Choc modéré « . Tania ponctue :  » Nous changeons de zone, nous quittons le choc léger pour entrer dans la zone choc modéré !  » Beaucoup redécouvrent l’arc des manettes en jetant un coup d’£il sur leur droite. Le chemin sera long. A la question 5 (réponse fausse), plus aucun participant n’hésite à administrer le choc de 80 volts. Or, pour la première fois, on entend sortir de la bulle de Jean-Paul un très sonore  » Aïe ! « . Six questionneurs éclatent de rire. Le public également.

[Les réponses erronées se succèdent, le faux Jean-Paul se plaint de plus en plus de la douleur des chocs électriques. Sans généralement parvenir à émouvoir ni le questionneur ni le public.]

La question 12, qui entraîne le choc de 180 volts, est comme chez Milgram un palier important de l’expérience. Pour la première fois, Jean-Paul exprime le souhait d’arrêter le jeu :  » Aïe ! Putain ! [Souffrance et colère dans la voix.] Bon, allezà J’arrête !  » Neuf questionneurs vivent clairement cet instant comme une rupture du contrat initial. Dans leur esprit, le jeu est brusquement suspendu. Ils interrompent le processus automatique dicté par l’écran géant en ne lisant pas la question suivante. On les voit plonger dans une intense réflexion. Ceux qui affichaient déjà un état de panique semblent soudain comme en arrêt face à un mur. Ils entrent dans le processus de désobéissance :  » C’est trop.  » Ils hésitent encore à affronter l’autorité, mais leur décision mûrit. Ils tâtonnent quelques minutes et entament une confrontation compliquée avec Tania. Ils font appel à des valeurs intimes incompatibles avec celles que leur impose le jeu. Ce conflit de valeurs entraîne un dilemme, épouvantable, commun à quasiment tous les questionneurs. Ce conflit est paradoxalement résolu par la plupart des questionneurs grâce à la soumission [C’est-à-dire en obéissant aux injonctions de l’animatrice]. Dès lors que l’on se soumet, le conflit intérieur baisse d’intensité. Il faut donc veiller à le faire taire. Ainsi constate-t-on après 200 volts un phénomène stupéfiant que nous n’avions pas anticipé. A partir de la demande de Jean-Paul d’arrêter, 70 % des questionneurs obéissants et 30 % des futurs désobéissants se mettent à couvrir ses cris par l’énoncé de la question. Observer ce phénomène massif est choquant. L’intensité des hurlements augmente. Jean-Paul passe par toutes les suppliques possibles, pleure, agonise. Et tout se passe comme si ces paroxysmes amplifiaient le déni de la situation. La plupart des questionneurs deviennent sourds : d’une voix hachée, ils s’appliquent à mieux articuler. Certains profitent d’un silence entre deux sanglots pour compléter la question. D’autres haussent la voix pour mieux étouffer les cris. Ils savent que Jean-Paul ne peut pas entendre l’énoncé, mais ils agissent quand même. L’absurde de la situation montre à quel point la grande majorité des questionneurs se mettent en pilotage automatique, et en état de totale soumission. Ce phénomène, on le constate aussi dans une partie du public. Certains jours, une majorité de spectateurs (au passage du premier questionneur) se montrent importunés, agacés par ces cris qui les empêchent de jouer :  » Qu’il est embêtant !  »  » Mais il nous déconcentre, hein !  » Entre 180 et 320 volts, le crescendo de souffrance est insupportable, mais Jean-Paul continue de répondre aux questions. […] L’expérience entre dans sa dernière phase. A 380 volts, Jean-Paul ne donne plus signe de vie. Le silence qui s’empare du plateau est effrayant. Parmi les cinquante-six obéissants confrontés à ce silence, beaucoup ont des phrases explicites :  » Il est mort ?  »  » Ça y est, il est fini ?  »  » Il est dans les pommes ou bien il està hein ?  » S’il était possible de monter encore d’un cran la tension, c’est fait. Certains, dans ces 17 % qui diront plus tard ne pas avoir cru à la réalité des décharges, font les malins. D’autres resteront froids jusqu’à la fin. Parmi ces automates, on distingue ceux qui, depuis le début, n’ont pas dit un mot et sont allés tout droit jusqu’au bout, de ceux, assez rares notons-le, qui semblent avoir pris plaisir au jeu. Malgré les cris, malgré la tension, ils sont dix questionneurs, après la vingt-septième question, quand le jingle du million d’euros gagné s’affiche, à se lever, bras en l’air, éclatant de joie. Personne n’a esquissé un geste vers la bulle pour voir dans quel état se trouvait Jean-Paul. Personne dans le public n’a tenté d’arrêter le jeu.

[…]  » Des monstres !  » Notre première réaction, en regardant le documentaire tiré de l’expérience, est souvent le rejet. Les questionneurs administrent des décharges électriques à un homme, peut-être risquent-ils de le tuer devant des caméras, et beaucoup continuent de plaisanter ou de jouer au candidat idéal. Ils sont sadiques. Si c’était vrai, ce serait plus confortable. Les mettre à distance, les trouver différents, débiles, agressifsà N’importe quoi à condition de ne pas nous mettre à leur place, de ne pas laisser s’insinuer le doute : et moi, comment aurais-je réagi ?

L’Expérience extrême, Christophe Nick et Michel Eltchaninoff. Ed. Don Quichotte, 295 p.

marion festraëts

le questionneur administre des chocs de plus en plus violents

A la question 5, plus aucun participant n’hésite à administrer le choc de 80 volts

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