Comment Copé veut tuer Sarkozy

Entre l’ancien chef de l’Etat français et l’ex-patron de l’UMP, c’est aujourd’hui un duel à mort. Tous deux sont au coeur de la même enquête sur le financement illégal de la campagne présidentielle de 2012. Tous deux rejettent une quelconque responsabilité dans cette affaire qui menace leur avenir politique. Et devant les juges, ils ne se ménagent pas…

La première fois qu’ils en ont parlé ensemble, c’était le 22 ou le 23 mai 2014. Jean-François Copé n’est plus certain de la date de sa rencontre avec Nicolas Sarkozy, mais il se rappelle bien l’objet de cette très délicate conversation. Le patron de l’UMP, pour encore quelques jours, vient rendre compte à l’ancien président de la République française d’une affaire qui a explosé à la figure de la droite, comme un coup de tonnerre dans un ciel déjà peu serein. L’agence de communication Bygmalion, l’UMP, des collaborateurs de l’ex-chef de l’Etat et lui-même sont désormais directement mis en cause dans un financement illégal de la campagne présidentielle de 2012. Le scandale a éclaté après la publication d’une enquête dévastatrice dans Libération, en mai 2014. Jean-François Copé n’a d’autre choix que d’en parler au principal intéressé, comme il l’a raconté, le 8 février, aux juges d’instruction Roger Le Loire et Serge Tournaire.

 » Je suis allé le voir. Je lui ai donné la totalité des éléments d’information dont je disposais ce jour-là « , déclare le député maire de Meaux (à l’est de Paris).  » A-t-il dit autre chose que le fait qu’il n’était pas au courant ?  » interrogent les juges. Réponse :  » Non.  » Copé précise :  » Dans mon souvenir, il n’a pas fait de commentaire.  » Manifestement surpris par ce mutisme, les magistrats lui demandent s’il avait l’air indigné.  » Je l’ai plutôt trouvé incrédule, sceptique sur la réalité des faits, alors que moi je n’avais plus aucun doute « , leur dit-il. Il indique ensuite que l’échange en est resté là. Que les deux hommes ne se sont pas revus avant le mois de septembre.

Seulement voilà : Nicolas Sarkozy n’a pas du tout le même souvenir de ce rendez-vous sous haute tension. Lors de son interrogatoire par le seul juge Tournaire, le 16 février, il déclare ainsi :  » Jean-François Copé vient me voir dans mes bureaux et me dit : « Je suis abasourdi. Lavrilleux m’a trahi, il a organisé dans mon dos un système de fausses conventions qui ont servi à rémunérer Bygmalion au titre du dépassement de ta campagne ».  » L’ancien président se considère alors délié de toute responsabilité, comme il l’indique au magistrat instructeur :  » Pour moi, c’est un problème entre Jean-François Copé et son directeur de cabinet (Jérôme Lavrilleux) et ses deux anciens chefs de cabinet Guy Alvès et Bastien Millot (les propriétaires de Bygmalion). Aucun de mes proches, personne ne le dit, n’est concerné.  »

Le coup d’envoi du duel Copé-Sarkozy a, en fait, été donné depuis déjà plusieurs mois, bien avant la récente comparution des deux hommes devant les juges. Au fil de l’enquête et des quatorze mises en examen – Nicolas Sarkozy est le dernier en date, le 16 février, pour  » financement illégal de campagne électorale  » -, l’hostilité entre l’ex-président et l’ex-chef du parti n’a cessé de grandir, au point d’aboutir à la situation d’aujourd’hui, avec des positions absolument inconciliables. Lorsqu’ils rencontrent les magistrats, les deux dirigeants politiques ne se font jamais de cadeaux, comme si la responsabilité de l’un pouvait être le gage de l’innocence de l’autre. Dès sa première audition, au printemps 2015, devant les policiers, l’ancien locataire de l’Elysée n’a pas manqué de faire savoir que si entourloupe il y avait, elle était imputable à Jean-François Copé et à son entourage immédiat. Ce que ce dernier n’ignore pas :  » Je sais que Nicolas Sarkozy a rapidement dit beaucoup de mal de Jérôme Lavrilleux et peut-être même de moi « , affirme-t-il ainsi devant les juges. Pourtant, insiste Copé à plusieurs reprises,  » il faut bien comprendre que je n’ai jamais, à aucun moment, participé à l’organisation de la campagne présidentielle « .

Le coeur de la querelle porte sur le rôle de Bygmalion et de Lavrilleux. Proche entre les proches de Copé, l’actuel député européen a également occupé la fonction de directeur adjoint de la campagne de Sarkozy en 2012. Au printemps 2014, c’est lui qui a avoué, au bord des larmes devant les caméras de BFM TV, les délits qui auraient entaché le financement de la campagne du président sortant. Pour l’ex-chef de l’Etat, son directeur adjoint de campagne est d’abord un  » copéiste « . C’est même la raison pour laquelle il l’a appelé à ses côtés au nom de l’unité nécessaire du parti dans une campagne présidentielle difficile où le sortant était loin d’être favori.

Face au juge, il soutient que Lavrilleux lui a été recommandé par le patron de l’UMP :  » Croyez-vous que je sois assez sot pour piquer le principal collaborateur de Jean-François Copé sans lui demander ? C’est Jean-François Copé qui m’a proposé son principal collaborateur, et j’ai accepté bien volontiers, ce qui m’arrangeait. Mais comment peut-on dire que j’aurais appelé Lavrilleux dans le dos de Copé, sans le lui dire, alors que je ne le connais pas ?  » Pour lui, cette décision n’a qu’un sens purement politique :  » Je me dis qu’il faut que l’UMP se mobilise pour ma campagne […]. Je prends Jérôme Lavrilleux parce qu’il est le « patron » au nom de Copé.  »

Autant dire que cette version n’est pas du goût du maire de Meaux, qui a répondu le 8 février aux premières accusations déjà formulées par l’ex-chef de l’Etat sur ce thème. Il nie toute intervention en faveur de son ami et renvoie la responsabilité de ce choix au seul Sarkozy, qui ne l’aurait pas même consulté.  » Je crains que sa mémoire ne lui fasse défaut « , dit-il alors, avant de livrer son propre récit des faits :  » Jérôme Lavrilleux est un jour venu me dire qu’il avait été convoqué chez Nicolas Sarkozy, qui lui avait proposé d’être son directeur adjoint de campagne […]. Je ne voyais pas de raison de refuser à Jérôme Lavrilleux de rejoindre l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy.  »

L’escarmouche suivante tourne autour de Bygmalion, la société de communication à l’origine du scandale, créée par deux anciens collaborateurs de Copé, Bastien Millot et Guy Alvès. Ce dernier avait très vite reconnu, en 2014, le système irrégulier mis en place avec son accord pour masquer l’explosion des dépenses de campagne. La riposte de l’entourage de Sarkozy n’avait pas tardé : surfacturation, enrichissement de Bygmalion au détriment de l’UMP, constitution d’un trésor de guerre pour Jean-François Copé, en vue des futures batailles électorales…  » Cette thèse purement gratuite ne repose sur aucun élément factuel aux mains des enquêteurs « , souligne Me Patrick Maisonneuve, l’avocat de Guy Alvès. C’est bien le financement de la campagne présidentielle qui reste au coeur des investigations.

 » Incompatible avec la personnalité de Sarkozy de lui imposer quelque chose  »

Lors de son audition par les policiers, Nicolas Sarkozy a aussi précisé que le recours à Bygmalion pour ses réunions publiques était  » une recommandation très ferme de la part de Jérôme Lavrilleux et de Jean-François Copé « . De quoi susciter la colère de ce dernier contre des propos qualifiés de  » très inélégants « , une ire exprimée devant les magistrats :  » D’abord, c’est faux en ce qui me concerne, c’est totalement faux. Ensuite, je ne me suis jamais prononcé, je dis bien jamais, sur le choix du ou des prestataires de la campagne de Nicolas Sarkozy. D’ailleurs, je ne vois pas vraiment à quel titre j’aurais pu me permettre de le faire.  » Un peu plus tard, il y vient à nouveau par une allusion teintée d’ironie au caractère de l’ex-chef de l’Etat :  » Cela me paraît assez incompatible avec la personnalité de Nicolas Sarkozy de lui imposer quelque chose sans son accord.  »

Aujourd’hui, les deux responsables politiques ne tombent plus d’accord que sur un seul point : ils ignoraient tout du système frauduleux dévoilé par les enquêteurs. Nicolas Sarkozy le résume à sa manière pour le juge :  » Jean-François Copé a insisté sur le fait que Lavrilleux lui avait dit que ni Copé ni moi-même n’avions été informés. S’il n’était pas informé de l’action de son directeur de cabinet, comment moi je peux être au courant de cela ? Sauf à penser que, dans le dos de M. Copé, MM. Lavrilleux, Alvès, Attal (directeur général d’Event) et moi aurions fait ce système de fausses factures…  » Simple témoin assisté, le député maire de Meaux possède aujourd’hui un avantage sur son adversaire mis en examen. Mais l’enquête n’est pas terminée.

Ils ne se font pas de cadeaux, comme si la responsabilité de l’un pouvait être le gage de l’innocence de l’autre

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