Comme un miroir

Sans doute l’oublie-t-on, comme on oublie ce qui va de soi, ou ne le voit-on plus, comme tout ce que l’habitude finit par occulter, ou par intermittence lorsqu’il enchante, menace ou s’effondre : le ciel. Personnage essentiel, décor signifiant ou invitation aux états d’âme, celui qui règne dans les nouvelles de Michel Lambert pèse de tout le poids de la vie. Il est la vie qui se regarde dans un miroir et, comme elle, souvent d’un gris qui sied à la mélancolie ou qui, au contraire, accentue le miracle des éclaircies. Parfois, il disparaît comme peut s’éclipser l’espoir et donner ainsi son titre au recueil sans doute le plus subtil et le plus accompli de cet écrivain au seuil de la soixantaine, nouvelliste orfèvre du genre, mais aussi romancier de grand talent (notamment, lauréat en 2007 du prix triennal du roman pour La Maison de David). Et, comme dans la nouvelle intitulée Le Grutierfacétieux, le Ciel peut parfois prendre, à l’instar de ce Technicien chimérique et haut placé, une écrasante majuscule pour balancer du sommet de l’engin une tonne de malheur sur un être,  » comme si un des câbles de levage avait lâché d’un seul coup et qu’un énorme bloc de béton lui était tombé sur la tête « . Il s’agit, en l’occurrence, de la révélation d’une maladie grave de son fils à un homme dont,  » encore maintenant, (la) tête raisonnait des vibrations du choc « . Cette révélation n’est d’ailleurs pas le sujet central de la nouvelle en question, qui relate une rencontre entre d’anciens amants, mais, selon une démarche propre à l’intériorité des textes de Lambert, elle sera précisément une des  » vibrations  » intimes, souterraines, qui donnent à ces retrouvailles – ou à cette confrontation – toute leur dramatique intensité. Et si les dix nouvelles évoquent, pour la plupart, un court moment de vie, il s’agit bien moins d’anecdotes narrées pour elles-mêmes que de révélateurs en profondeur de précarités, de nostalgies, d’inquiétudes, de blessures secrètes (ces  » très petites fêlures  » évoquées dans un ancien recueil de Michel Lambert). Mais aussi des enchantements, des rêves ou des fantasmes – fussent-ils enfantins ou même loufoques – de personnages qui peuvent se fourvoyer, jouer des rôles improbables ou céder à des impulsions pour le moins singulières, mais qui jamais ne se mentent à eux-mêmes. Et c’est aussi une des particularités de l’auteur que d’oser leur attribuer, chemin faisant, des comportements – ne tenant parfois qu’à de menus détails – qui, par leur vérité criante, frisent ce ridicule ordinaire propre à certains de nos actes, que nous ne nous avouons pas volontiers et qu’évitent aussi les plumes moins impavides ou moins soucieuses de se planter dans la chair de la vraie vie.

On peut y voir aussi un des effets de la vision cinématographique de Michel Lambert, attestée par toute son £uvre. (On se rappellera d’ailleurs que son roman Fin de tournage témoigne de ses affinités certaines avec le 7e art.) Cela tient à sa façon de faire entrer dans le champ de la lecture et sans trop avoir l’air d’y toucher le plus grand nombre d’éléments – objets, décors ou attitudes – susceptibles d’éclairer la  » substance  » profonde de l’instant et du mental de ceux qui le vivent ou le créent. Il s’agit souvent de la confrontation  » atmosphérique  » de deux personnages dont l’un serait, en quelque sorte, l’opérateur maniant la caméra subjective, comptable aussi de leurs comportements à tous deux comme des sentiments qui les animent, les unissent ou les séparent.

Si Michel Lambert se refuse à recourir aux mécanismes convenus de la chute qui en met plein la vue et sans laquelle la nouvelle s’écroulerait, la plupart des siennes débouchent sur une précision, une impression, un propos d’apparence anodine ou laissé en suspens, qui constituent en fait une ouverture et un éclairage sur les futurs possibles et sur la réalité intime des personnages. Des personnages qui souvent se croisent et se quittent comme deux navires qui vont chacun leur route laissant derrière eux un durable sillage. Comme peut persister dans la tête du lecteur de ce recueil l’image du père qui, pour ne pas perdre la face, humilie son fils. Celles de l’ami dont les blessures de la vie ont fait une sorte d’imprécateur grotesque, de cette femme rejetée qui bénit les passants, de l’homme qui aboie comme un loup ou de celui que fascine la voix d’une inconnue, entendue derrière la porte d’une chambre d’hôtel. D’autres encore qui, toutes, disent, avec une sensibilité et une humanité jamais en défaut, les temps qu’il peut faire dans une tête au fil des heurs et malheurs de la vie comme des résurgences du passé.

On pourrait penser, à lire ces lignes et à considérer le titre même du recueil, que ce temps est toujours bouché, le ciel toujours plombé et que Michel Lambert se complaît dans une certaine morosité. Ce serait ignorer que son indéfectible sens de l’humour et l’humour même de la vie percent à tout moment dans ses textes. Et même à travers les plus gros nuages amassés sous sa plume. Avec l’appoint d’une écriture allègre et qui s’offre le chic d’un heureux mariage entre la subtilité des nuances et la limpidité du style.

Le Jour où le ciel a disparu, par Michel Lambert. Le Rocher, 177 p.

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