Colosse de Flandre aux pieds d’argile

Le cour en Flandre et la raison en berne : le CD&V, ancien parti de référence, a perdu le nord. Il lui faut un trophée. Une victoire – tant promise – face aux francophones. L’épineux dossier  » BHV  » en est le prétexte. La politique classique y perd ses repères. Le pays part en vrille. Le Premier ministre Yves Leterme fait office de marionnette. Sera-t-il, demain, le nouveau martyr de la cause flamande ? l

Attention, ce parti revanchard est prêt à tout ! Peut-il saborder  » son  » Premier ministre, Yves Leterme, comme pour signifier aux francophones un ras-le-bol définitif ? Va-t-il pousser la Belgique dans ses tout derniers retranchements ? Il en a le pouvoir, sans doute la tentation. Il fascine autant qu’il irrite, ce CD&V, chrétien, démocrate et flamand, dont le nom à rallonges sonne à lui seul comme un bouquet d’épines. La nouvelle semaine de crise qui s’écoule est la sienne. Quoi qu’on en dise en Flandre, c’est le CD&V de Leterme qui a embrasé le gouvernement d’un seul coup. L’extrême droite flamande (le Vlaams Belang) a craqué l’allumette ; les chrétiens, pourtant au pouvoir, sont venus avec leur jerrican d’essence. A leurs yeux, il fallait scinder sur-le-champ l’arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde (BHV), et offrir au Mouvement flamand son premier trophée de la décennie. La méthode ? A chaque fois la même, depuis le triomphe électoral du 10 juin dernier. Le premier parti de Flandre et du pays en impose, roule des mécaniques, assène ses diktats. Tant pis pour lui si le résultat, en général, n’est que lamentations, déceptions, frustrations.

Qu’on se souvienne du 10 juin, en début de soirée. Leterme vibrionne devant un décor de drapeaux jaune et noir. Il a gagné les élections fédérales belges. Mais on se croirait au sommet du mur de Grammont, abordé chaque année par les coureurs du Tour des Flandres, colonisé par les nationalistes. Pendant les six mois qui suivront cette folle soirée, le CD&V gardera l’initiative. Contre vents et marées. Il recale le libéral francophone Didier Reynders, qui se rêvait tout en haut de l’affiche. Il signifie au vétéran Jean-Luc Dehaene, ancien Premier ministre CVP, qu’il a fait son temps – une première gifle aux fédéralistes modérés. Plus tard, le parti orange dit  » non  » à tout débat éthique au sein du gouvernement qui se dessine. Le ton est donné. L’ancien grand parti de pouvoir a conservé ses réflexes… Seul changement : le  » confessionnal  » cher à Dehaene, petit espace clos où l’on négociait au calme, est broyé sous les rouleaux du compresseur. Avec le nouveau parti, il faut aujourd’hui avancer vite, fort et tout droit ( lire aussi p. 24).

La parole à tous ceux qui en ont marre

C’est sûr, le CD&V n’a plus la puissance d’antan. Il y a dix ans encore, les chrétiens du Nord formaient un Etat dans l’Etat. Ils contrôlaient tout : la diplomatie, la justice, les finances (avec l’aide du parti frère francophone) et le  » 16, rue de la Loi « , où siège le Premier ministre. Ils étaient le pivot de toutes les coalitions. Au pouvoir sans interruption de 1958 à 1999 ! Pas une administration qui ne soit surveillée par un bonze du parti. Des échevins ou des bourgmestres sous (presque) tous les clochers de Flandre. Et un  » pilier  » consistant avec le syndicat, la mutuelle, le Boerenbond et une kyrielle d’autres organisations chrétiennes, veillant à ce que le citoyen/électeur soit assisté du berceau à la tombe. On n’en est plus là… Les huit années d’opposition à l’échelon fédéral ont envoyé une génération de quinquas à l’hospice. L’emprise du  » géant  » de Flandre s’est atténuée. Même ses bons scores électoraux du moment doivent être relativisés. Sans l’apport des nationalistes de la N-VA, le CD&V aurait eu du mal à dépasser le cap du million de voix aux élections fédérales de juin 2007. Le déclin est enrayé, tout au plus : 1,5 million de suffrages aux élections de 1978, 1,2 million dix ans plus tard, à peine 850 000 en 1999. Quant au brillant retour au pouvoir, il a été gâché par une crise de régime sans précédent à laquelle la locomotive Leterme, poussive au pire moment, n’est pas étrangère. L’actuel Premier ministre n’a décidément pas l’entregent de Jean-Luc Dehaene. Bousculé aujourd’hui encore, il montre d’inquiétants signes de nervosité, incapable de proposer un plan diplomatique pour BHV, incapable de s’élever au-dessus de la mêlée.

Bref, le CD&V occulte ses faiblesses – il s’apprête à changer de président pour la cinquième fois en cinq ans – en affichant un visage dur et intraitable. Il compense à sa manière.  » Le CD&V est un machin très compliqué, lâche l’ancien éditorialiste du Belang van Limburg Marc Platel. Jadis si stable, ce parti est déroutant. On ne peut prédire dans quelle direction il va évoluer.  » Son culot monstre se justifie de deux manières. 1. Le CD&V se sait incontournable. A moins de hisser l’extrême droite au pouvoir, il est impossible de former un gouvernement sans le cartel CD&V/N-VA. Pareille position sur l’échiquier politique donne forcément des ailes. 2. En quelques années, le CD&V est devenu la caisse de résonance de la Flandre qui en a marre. Réformistes agacés par les francophones, Flamands riches et décomplexés, déçus du fédéralisme, autonomistes de la première heure : le parti phare attire tous ceux qui estiment que le  » Nord  » n’a pas traduit sur le plan politique sa force de frappe économique. Ce n’est pas neuf.  » Jean-Luc Dehaene et Luc Van den Brande jouaient déjà au good cop, bad cop des interrogatoires policiers. Le premier rassurait, le second montrait les crocs « , rappelle un ancien chef de cabinet.

Sauf qu’aujourd’hui, plus personne n’écoute les modérés. Ceux-ci préfèrent d’ailleurs, à l’image des jeunes ministres Inge Vervotte et Steven Vanackere, se consacrer aux thèmes socio-économiques, renonçant à contredire la pensée dominante.  » Les instruments classiques pour déminer les conflits ne fonctionnent plus. Il n’y a plus d’argent. Toute une génération d’hommes politiques flamands se fait du souci : sans réformes, on ne pourra plus payer à l’avenir nos pensions et nos soins de santé  » : voilà ce que déclarait il y a quelques mois Jo Vandeurzen, à l’époque président du CD&V, à l’hebdomadaire Knack. Des propos mesurés de la part d’un homme à l’indéniable fibre sociale. Mais brouillés par le concert à l’unisson des radicaux.

La radicalisation touche jeunes et vieux

Vandeurzen loue la solidarité. On dit de la prochaine présidente (la députée européenne Marianne Thyssen), désignée par l’état-major social-chrétien, qu’  » elle n’a pas un profil très flamand « . Leterme n’a jamais été un fanatique, lui non plus. Ses conseillers pour les réformes institutionnelles sont ceux qui ont aidé Dehaene : Steve Dubois et Eric Kirsch, des hommes d’âge mûr, grands commis de l’Etat. Absolument pas le profil de jeunes loups irresponsables. Et pourtant… Ni Leterme ni son entourage direct ne résistent aux sourdes pressions qui poussent le CD&V vers l’avant. De la base au sommet, une frénésie communautaire agite le parti. En mars, la jeune garde a milité contre la mise en place du gouvernement Leterme I, faute d’accords suffisants sur une réforme de l’Etat ambitieuse. D’anciennes références comme les ex-présidents de parti Stefaan De Clerck et Marc Van Peel, réputés modérés et consensuels, se livrent à des déclarations incendiaires, critiquent ouvertement le camp francophone. Plus rien ne les différencie d’un Eric Van Rompuy, dur parmi les durs sur le front linguistique ( lire son interview p. 23 ).

Peu ou prou, tout le CD&V s’est radicalisé depuis son passage dans l’opposition. Le  » C  » de chrétien a été conservé ; mais le  » V  » de  » volkspartij  » (parti populaire) désigne désormais l’ancrage flamand. En 2001, le parti s’est officiellement prononcé en faveur du confédéralisme, considéré par la majorité des francophones comme l’antichambre du séparatisme.  » Depuis la défaite cuisante de 1999, le CD&V défend les intérêts de la Flandre. Pas ceux de la Belgique. L’opinion publique francophone ne doit pas oublier ce changement significatif, commente Carl Devos, politologue à l’université de Gand. Cet ancien grand parti en a eu assez d’assumer toutes les misères de l’Etat belge. Il a rompu avec sa tradition de formation responsable.  » Si le Premier ministre Leterme déclare, le matin du 30 avril, qu’il veut une solution négociée sur BHV puis, l’après-midi, laisse faire le groupe parlementaire CD&V, qui réclame un vote immédiat, c’est parce qu’il a intégré cette donnée fondamentale : le parti acceptera de saborder la Belgique, de faire sauter son Premier ministre ; mais il ne veut plus qu’on touche à sa nouvelle image de parti radical flamand.

Ce tourbillon emporte également l’ACW, l’aile flamande du Mouvement ouvrier chrétien. Jamais la gauche du CD&V n’a été aussi bien représentée au gouvernement, jamais son influence sur la marche du pays n’a semblé aussi faible.  » Jan Renders, président de l’ACW, s’est fermement opposé à l’arrivée du populiste Jean-Marie Dedecker au sein du cartel, raconte un proche. Mais il a pu dire  » non  » une fois, pas deux. Taper du poing sur la table pour empêcher la venue de Dedecker, cela revenait implicitement à accepter le principe d’un cartel avec la N-VA.  » Une alliance qui tient la route, du reste. On chuchote que les liens entre les chrétiens-démocrates et les nationalistes se seraient même renforcés ces derniers mois. Tout profit pour Bart De Wever, président de la N-VA, puissant par défaut vu l’inconsistance du leadership chez le partenaire.

Nus face à l’électeur en juin 2009

Où tout cela mènera-t-il ? Fait nouveau, le camp francophone reste inflexible. Et le CD&V ne reculera pas.  » Sa légitimité est en jeu, résume Carl Devos. Il a promis des victoires flamandes. Il lui en faut une, au moins.  » Car les élections régionales de juin 2009 font peur à tout l’establishment chrétien flamand. Imaginons un seul instant que le CD&V se présente à l’électeur dans sa posture actuelle. En un an, il n’a pas engrangé le moindre succès. Le poste de Premier ministre pour Leterme ? Grâce à… Guy Verhofstadt. Le premier paquet de réformettes, en mars ? Des cacahuètes. BHV ? Reporté sans cesse par le trio Milquet-Reynders-Di Rupo ! On entend déjà les sarcasmes du Vlaams Belang et de la Lijst Dedecker.  » Les promesses du CD&V ? Des mots, rien que des mots…  » Le temps presse, donc. L’étau se resserre. La N-VA dispose d’une porte de sortie : s’allier avec le bouillant Dedecker, voire fonder un grand parti des extrêmes, épouvantail qui porterait un label sans surprise (Forza Flandria). De tels scénarios ébranleraient à coup sûr le CD&V. Le parti arrogant est plus fragile qu’il n’y paraît…

Philippe Engels, François Brabant et Pierre Havaux; Ph.E. et F.B.

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