Collection de printemps

Philippe Cornet
Philippe Cornet Journaliste musique

Trio de sorties : l’inamovible Brad Mehldau, l’Art Ensemble of Chicago rendant hommage à Lester Bowie et un Diederik Wissels éclectique

Comme toute bonne musique, celle de Brad Mehldau a la faculté exceptionnelle d’arrêter le temps, d’en donner tout au moins l’impression durable. Cela se passe une première fois au second morceau de son Anything Goes, mené en trio (Warner) : Brad est lové dans ses touches de clavier, alors que la section rythmique de Larry Grenadier (basse) et Jorge Rossy (batterie) garde les frontières du piano, laissant Brad à ses tâches, lyriques mais jamais lacrymales. Contrairement au disque précédent, où il revisitait son style en compagnie de musiciens pop, ce disque de Mehldau est organiquement jazz, que ce soit dans ses reprises de maîtres du genre (Monk, Cole Porter, Bill Evans) ou dans ses évasions  » exotiques  » vers Paul Simon, Osvaldo Farres ou Radiohead et une version forcément personnelle de Everything in Its Right Place. Dans cette £uvre en décloisonnement constant, Mehldau exprime sa faculté remarquable de s’imprégner des morceaux des autres en sanctifiant un jeu de piano droit et sensuel, sans préciosité aucune, mais doté d’un profond sens narratif. Autrement dit, dans l’espace potentiellement limité du trio jazz, Brad semble dire que tout reste possible.

L’impossible a toujours été le programme compulsif et minimal de l’ Art Ensemble of Chicago qui sort son Tribute to Lester (ECM/Universal), en hommage au trompettiste Lester Bowie, pivot du groupe, décédé fin 1999. Sous la conduite de Roscoe Mitchell, ce disque parcourt des kilomètres d’afro-jazz éclaté et de sonorités tribales relisant l’éternel Grand Jazz. Dans ses leçons de négritude moderne, l’AEOC peut, par exemple, commencer sa Suite for Lester dans les contretemps soniques d’un jazz contemporain opiacé, et faire ensuite glisser le thème sur une flûte que Bach n’aurait certainement pas reniée. Ce Grand Possible est dopé par une rythmique qui va chercher, dans la collection de percus de Famoudou Don Moye, des ressources qui semblent infinies ( Zero/Alternate Line, He Speaks to Me Often in Dreams), laissant parfois au sax de Mitchell un délire free que sa turbulence rend presque excitant dans le contexte global du disque ( As Clear as the Sun). Intense affaire, dirions-nous…

Le Song of You de Diederik Wissels (Igloo/Sowarex) est sans doute le disque le plus émancipé du musicien : l’alter ego de David Linx (absent de ce coup-ci) s’offre un périple éclectique, variant d’une plage à l’autre humeurs et plaisirs, rythmes et instrumentations. Résultat de rencontres diverses menées ces trois, quatre dernières années, Song of You oscille toujours entre jazz et musique contemporaine, mais s’imprègne allègrement du savoir-faire des huit invités du disque qui amènent leur univers propre : le trompettiste Erik Truffaz, la violoncelliste Kathy Adam, l’harmoniciste Olivier Ker Ourio, le guitariste Olivier Louvel (de L’Orchestre national de Barbès) ou encore l’étonnante vocaliste Fay Claassen proposent ce que Wissels dispose. Avec Claassen, les morceaux de Wissels évoquent le bonheur jazz à la Michel Legrand sixties mais, ailleurs, ils prennent aussi des chemins néo-arabisants ( The Worrystone) ou se rapprochent même du tropicalisme jazz de la star brésilienne Milton Nascimento lorsqu’elle convola û au milieu des années 1970 û en brillantes noces musicales avec Herbie Hancock et Wayne Shorter. Malgré ces références de biais et les propres allusions de Diederik à ceux qu’il aime (le très beau Hermeto de clôture), la musique ne perd jamais son fil narratif propre, soudée autour d’un piano assez sûr de lui, mais épargné par la tentation de la démonstration. Les structures claires et sophistiquées de Song of You confirment que le musicien hollandais û résidant en Belgique depuis les années 1960 û a sans nul doute conquis sa place européenne dans le jazz de ce début de siècle.

Philippe Cornet

Partner Content