Cohn-Bendit voit l’Europe en vert

C’est ce week-end, à Rome, que le Parti vert européen sera officiellement créé. Au moment où les écologistes s’essoufflent un peu partout, l’initiative a pour but de les remettre en selle. Entretien avec Daniel Cohn-Bendit, coprésident du groupe des Verts au Parlement européen

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Acteur emblématique de la révolte étudiante de Mai 68, député européen depuis 1994, Daniel Cohn-Bendit est une des figures de proue du mouvement écologiste. A l’heure où certains, à gauche, remettent en cause la validité du projet européen,  » Dany  » y croit dur comme fer. Avec d’autres, il a été l’artisan de la création du Parti vert européen, qui verra le jour ce week-end. Les différents partis écologistes ont en effet choisi de grouper leurs forces en vue des élections du mois de juin. Leurs affiches et leurs slogans seront identiques dans les 25 pays membres de l’Union. Les mêmes minibus, fonctionnant à l’électricité ou au gaz, parcourront Berlin, Varsovie et Lisbonne. En outre, une  » green dream team  » regroupera une trentaine de personnalités, qui sillonneront l’Europe et participeront à des meetings communs.

Le Vif/L’Express : Le Parti vert européen sera créé ce week-end. Concrètement, qu’est-ce que ça change ?

Daniel Cohn-Bendit : Les partis verts européens vont essayer de vraiment mettre l’Europe au centre de leur campagne. Voilà ce que ça change ! Ils ne vont plus simplement se comporter comme les acteurs d’un espace politique national, mais ils tenteront d’ouvrir le débat en tant que parti européen. D’ailleurs, la position de ce parti ne sera pas la copie conforme des positions exprimées par les 25 partis nationaux. Il y aura une déclaration politique commune. Et, à l’avenir, le but est d’arriver effectivement à un positionnement européen.

Vous croyez vraiment que la création de ce parti vert est de nature à vous rapporter des électeurs ?

Pour les élections européennes, oui ! Il ne s’agit pas de n’importe quel scrutin… Je crois qu’il y a une partie de l’électorat qui, justement, veut dépasser les visions nationales. Elle attend un renforcement des institutions et des politiques européennes, par exemple sur l’environnement et la mondialisation.

Mais ces gens-là n’étaient-ils pas déjà acquis aux Verts ?

Il y a deux choses. D’abord, il faut renforcer ceux qui votent pour nous, qui nous considèrent comme un parti porteur d’un projet européen. Ensuite, on doit tenter de mobiliser des électeurs qui, sur l’Europe, cherchent une nouvelle orientation. Ceux-là peuvent venir chez les Verts parce qu’ils ont l’impression que c’est le parti qui défend le mieux cette idée d’une Europe communautaire. Je crois donc que, oui, le Parti vert européen peut nous renforcer, y compris sur le plan du score électoral. Ce n’est un secret pour personne : en Belgique, les écologistes ont très mal vécu l’expérience gouvernementale. Relancer la dynamique à l’occasion des élections européennes, c’est aussi la possibilité de sortir de cette introspection permanente sur la période gouvernementale, de mettre dans la balance électorale un projet cohérent sur l’Europe.

Comment expliquez-vous que les Verts aient tant de mal à convaincre les classes populaires ?

Les Verts sont un parti, disons, de la qualité de la vie. Même s’ils avaient le programme le plus social qui soit, la majorité de leur électorat ne viendrait pas des classes défavorisées. Il y a une tradition, c’est comme ça. Les classes défavorisées votent d’une manière très bizarre, d’ailleurs : soit social-démocrate, soit chrétien-démocrate, ou alors pour l’extrême droite. L’angoisse les pousse à avoir peur de l’immigration. Or, Kofi Annan (NDLR : secrétaire général de l’ONU) l’a bien dit : si l’Europe ne s’ouvre pas à l’immigration, ce sera la décadence. C’est un discours que les classes populaires ont extrêmement de mal à accepter. Doit-on pour autant suivre leurs pulsions angoissées ? Non. La difficulté, c’est que les Verts disent des vérités qui ne sont pas faciles à intégrer. La bataille pour la qualité de la vie est aujourd’hui prépondérante. Mais cela reste difficile à comprendre pour les classes populaires, notamment en raison des différences de salaire énormes.

L’arrivée de dix nouveaux pays membres ne va pas faciliter les choses…

Les populistes, à droite, prétendent que l’ouverture à l’Est sera une difficulté. La vérité est que l’économie européenne a toujours profité de l’ouverture. L’Europe, c’est une succession de miracles. Et si on arrive à un nouveau miracle, en réussissant l’élargissement, cela donnera un espace économique fantastique. Après, il faut bien sûr le structurer socialement. C’est une bagarre difficile, car nous ne voulons pas simplement une zone de libre-échange, mais une politique de convergences sociales. Mais, plus on sera un parti fort, mieux on pourra mener cette bagarre. On a besoin de l’économie, on a besoin du social et on a besoin de l’environnemental : c’est ça que nous défendons !

S’il est si difficile de  » vendre  » l’Europe à l’opinion publique, n’est-ce pas à cause de son image peu démocratique ?

Je ne vends pas l’Europe, moi. Je ne suis pas un brocanteur. Je dis simplement qu’il y a des tas de problèmes que nous n’arriverons à résoudre que dans le cadre européen. C’est évident qu’il reste des déficits démocratiques, palliés en partie û mais en partie seulement û par le projet de Constitution. Mais, aujourd’hui, ce qu’il faut savoir, c’est si on comprend l’Histoire ou pas. Le projet européen, c’est une réponse à cinq cents ans de guerres. C’est un projet à long terme : transformer une région qui a produit des massacres et des totalitarismes en une union politique capable d’avoir un projet social et écologique au niveau mondial.

Cela vous choque que, pour ces grandes transformations, on sollicite finalement assez peu l’avis des gens ?

Ça me choque, d’un côté. Mais, en même temps, si on avait demandé l’avis aux populations en 1945, elles auraient peut-être dit non à l’Europe. Ce n’est donc pas si simple. Moi, je suis pour les référendums, mais pas n’importe lesquels. Je suis contre un référendum sur l’élargissement qui demanderait aux Français s’ils acceptent ou pas l’entrée des Polonais dans l’Union. En revanche, je suis pour un référendum sur la Constitution. Mais alors, un vrai référendum européen, qui dirait  » la Constitution est adoptée si une majorité des Européens l’accepte et s’il y a également une majorité dans deux tiers des pays « . Dans ce cas-là, les pays qui auraient dit non doivent revoter, et se demander s’ils veulent rester dans l’Europe avec cette Constitution, ou sortir. Personne n’est obligé de rester. Mais un pays ne peut pas non plus bloquer tout le monde. Je veux des référendums qui portent à conséquence, où les gens prennent leurs responsabilités. Pas des référendums bidon, où tout continue de la même manière sans tenir compte de l’opinion majoritaire.

Entretien : François Brabant

L’Europe, c’est une succession de miracles. Et si on arrive à un nouveau miracle, en réussissant l’élargissement, cela donnera un espace économique fantastique

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