Clair, mais inquiétant

Le monde découvre-t-il que les Etats-Unis sont le plus fidèle allié d’Israël ? C’est ce qui semble résulter des réactions observées après la rencontre du 14 avril entre le président George W. Bush et le Premier ministre Ariel Sharon. Jubilation en Israël, inquiétude ou indignation partout ailleurs, sauf à Washington et à Londres : que s’est-il donc passé, ce jour-là, pour susciter des réactions aussi contrastées ?

Sharon était venu à la Maison-Blanche pour recevoir l’aval du président américain au plan qu’il a conçu pour évacuer la bande de Gaza. Ce territoire de 360 kilomètres carrés (environ 7,5 km de large sur 48 de long), 84 fois plus petit que la Belgique, fait partie de ceux qu’Israël a conquis lors de la guerre des Six Jours de juin 1967, comme la Cisjordanie, Jérusalem-Est et le plateau syrien du Golan, et dont l’ONU demande en vain la restitution depuis trente-sept ans. Cette petite frange côtière est aujourd’hui peuplée de 1,5 million de Palestiniens vivant dans le dénuement total et sous la menace constante de l’armée israélienne. Mais 30 % de sa surface est occupée par 21 implantations israéliennes abritant quelque 7 000 colons, défendus par autant de soldats. Ces colonies ne présentent aucun intérêt vital pour Israël, mais leur défense contre un environnement hostile entraîne, en revanche, des dépenses militaires importantes. Aussi Ariel Sharon souhaite-t-il les démanteler avant la fin de 2005. Cette décision est cependant difficile à faire accepter par les tenants du  » Grand Israël « , nostalgiques des frontières bibliques. Comment ces colons peuvent-ils comprendre qu’on leur demande de partir alors que tous les gouvernements israéliens, de gauche comme de droite, ont très imprudemment encouragé la colonisation depuis 1967 ? Il faut donc s’attendre à ce que les plus fanatiques d’entre eux tentent de s’opposer par la force à une évacuation qui ne pourra s’opérer qu’avec l’appui de l’armée. Pour tenter de circonvenir l’opposition de l’extrême droite, qui lui reproche de trahir les idéaux d’Israël, Sharon a décidé de soumettre son plan à un référendum organisé parmi les 200 000 militants de son parti, le 2 mai prochain ( lire p. 64).

Ce qu’il a demandé à Bush, le 14 avril, c’est la caution américaine à ce plan, qui s’accompagne d’un certain nombre de garanties compensatoires à l’évacuation de Gaza. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il a obtenu de la part du président une satisfaction complète sur ces contreparties qui doivent lui permettre d’aborder le référendum interne au Likoud avec de bonnes chances de succès.

Le président américain a en effet franchi deux pas très importants dans le sens des demandes israéliennes. Il a d’abord estimé que le  » droit au retour  » des réfugiés palestiniens de 1948 s’exercerait dans le futur Etat palestinien, et non en Israël. Ceci n’est cependant que la confirmation d’un compromis de plus en plus communément accepté par les parties, en vue d’un règlement définitif du conflit. Mais, surtout, Bush a considéré comme  » irréaliste  » le retour d’Israël à l’intérieur de ses frontières, comme l’exige le droit international. Ce qui équivaut à reconnaître à l’Etat hébreu le droit d’annexer une importante partie de la Cisjordanie, où ses principales colonies de peuplement ont été établies dans la plus complète illégalité. Sharon vient ainsi d’obtenir de George W. Bush ce qu’aucun président américain n’avait jamais concédé à Israël.

Sharon est donc rentré gagnant au pays. Certes, l’évacuation de Gaza est une potion amère pour la droite, car elle résulte directement de la deuxième Intifada palestinienne û même si les Israéliens s’en défendent farouchement, car ils ne veulent pas donner l’impression de  » céder au terrorisme « . Mais, en contrepartie de cet abandon, il a obtenu l’accord des Américains pour une accentuation de l’emprise israélienne sur la Cisjordanie, avec l’espoir de pouvoir en annexer un jour la plus grande partie.

Ces concessions exorbitantes s’expliquent par la faiblesse d’une administration américaine aux abois en Irak, alors que le président Bush brigue un second mandat à l’élection présidentielle du 2 novembre 2004. Comme chaque voix comptera lors de ce scrutin très incertain, Bush espère le soutien d’une partie importante de l’électorat juif, traditionnellement démocrate. Son challenger John Kerry a d’ailleurs bien perçu l’enjeu : peu désireux de céder du terrain dans une communauté forte de six millions de personnes, il s’est empressé d’applaudir les concessions faites à Israël.

La complaisance américaine à l’égard de Sharon apporte une clarification utile pour la gestion future du dossier proche-oriental : Bush a durablement disqualifié les Etats-Unis dans la position d' » arbitre impartial  » qu’ils prétendaient tenir entre Israéliens et Palestiniens. Cette position n’était déjà plus qu’une fiction depuis les pourparlers de paix déséquilibrés et infructueux de Camp David, à l’été 2000. Mais le sommet du 14 avril aura levé les derniers doutes de ceux qui voulaient voir en Washington un  » honnête courtier  » à distance égale des deux parties.

Parce qu’ils préjugent de l’issue du conflit en dehors de toute concertation avec les Palestiniens et contre leur volonté, les  » arrangements  » Bush-Sharon ont été rejetés par l’Union européenne, à l’exception du Premier ministre britannique. Tony Blair semble ainsi avoir oublié la position commune adoptée le 26 mars :  » L’Union européenne ne reconnaîtra aucune modification du tracé des frontières d’avant 1967 qui n’aurait pas fait l’objet d’un accord entre les parties.  » Brian Cowen, le chef de la diplomatie irlandaise, dont le pays occupe actuellement la présidence tournante de l’Union, souligne utilement que  » toute tentative de résolution unilatérale du conflit n’apportera pas une paix durable « . Et de rappeler, plus simplement encore, qu' » Israël doit faire la paix avec ses ennemis, pas avec ses amis « .

Les engagements à huis clos entre George Bush et Ariel Sharon n’ont aucune valeur juridique puisqu’ils sont contraires au droit international, pour ne pas parler de la morale. Mais que pèsent le droit et la morale à un moment où, plus que jamais, le règne de la force semble estomper toute volonté de promouvoir la justice et de protéger les faibles ?

de Jacques Gevers – directeur de la Rédaction

L’alignement total des Etats-Unis sur Israël éloigne encore l’espoir de paix au Proche-Orient

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