Cinéma Rock’n’roll suicide

Louis Danvers
Louis Danvers Journaliste cinéma

La vie et la mort du chanteur de Joy Division, Ian Curtis, inspirent au photographe et cinéaste Anton Corbijn un Control au réalisme captivant.

Everybody’s dead « , tout le monde est mort. Martin Hannett, le producteur, Rob Gretton, le manager du groupe, et, tout récemment Tony Wilson, le créateur de la maison de disques Factory, ne sont plus. Ian Curtis les aura précédés en se pendant le 18 mai 1980, à la veille d’une tournée qui devait emmener Joy Division aux Etats-Unis, où l’attendait un accueil triomphal. Curtis n’avait que 23 ans, mais sa voix grave et fragile, posée sur les martèlements rythmiques et les envols de guitare d’une musique ô combien prenante, était déjà devenue comme l’écho d’une génération. Une génération que les clameurs du rock punk avaient excitée, mais qui attendait, du nihilisme ambiant, une version plus dense artistiquement, mentalement plus profonde, et porteuse aussi d’un certain romantisme. Les chansons de Joy Division étanchaient cette soif. Les sombres et beaux accents de Ian Curtis, son jeu de scène épileptique firent de lui un captivant héraut (héros ?), ouvrant dans le mur du son d’un rock intensément noir des brèches en forme de plaies béantes. Sa mort vint comme un choc, l’image se figea, n’engendrant aucun culte mais gravant dans la mémoire collective celle d’un jeune homme qui aura modifié, sans même s’en apercevoir, la culture musicale de son temps.

Anton Corbijn avait 24 ans lorsqu’il écouta Unknown Pleasures, l’album inaugural de Joy Division. Le jeune photographe hollandais, subjugué par  » la pesanteur unique de ce son, de ces chansons « , n’allait pas tarder à gagner l’Angleterre, s’installant à Londres où se levait une vague de groupes post-punk tous ou presque influencés par le band de Manchester. Bientôt, il photographia ce dernier, en une session devenue instantanément fameuse. D’autres clichés suivirent, à Manchester même, peu avant le suicide de Curtis.  » Cette rencontre avait ouvert une boucle que je peux enfin refermer aujourd’hui « , commente Corbijn à propos de Control, le film qu’il a consacré à la vie et à la mort du chanteur précocement disparu.

Présenté en mai dernier au Festival de Cannes, où il rata de très peu la Caméra d’or de la meilleure première £uvre, Control n’est ni un film musical ni une hagiographie. C’est le compte rendu attentif, réaliste, captivant, d’une trajectoire brisée en plein élan créatif. A l’opposé de la rêverie poétique menée par Gus Van Sant autour du suicide de Kurt Cobain dans Last Days, Anton Corbijn choisit une approche humble et vériste. Celui qui est devenu, dans les années 1980 et 1990, la référence en matière de photographie d’artistes (de Tom Waits à Clint Eastwood), puis de clip vidéo (avec, notamment, U2 et Depeche Mode), a mis un noir et blanc superbement grainé au service d’un récit qui touchera bien au-delà des seuls passionnés de Joy Division.

L’Angleterre provinciale de la fin des années 1990 est remarquablement rendue dans un film habité, où le spectateur accompagne vraiment les personnages de scène en scène. Dans le rôle de Ian Curtis, Sam Riley affiche une présence fascinante et une crédibilité jamais prise en défaut. Il restitue de superbe et douloureuse façon les états d’âme d’un jeune homme d’origine modeste propulsé vers une gloire inattendue, partagé entre un travail alimentaire et les espoirs fondés dans son groupe, entre les exigences de la scène et les crises d’épilepsie qui le saisissaient parfois au plus mauvais moment, et, surtout, entre deux femmes (dont une Belge) qu’il aimait différemment mais au prix de déchirements de moins en moins supportables.

Démons intérieurs d’une jeunesse en suspens

 » J’étais si jeune à l’époque de la mort de Ian, se souvient Anton Corbijn, et je ne le connaissais pas assez pour avoir vu venir cet événement tragique. Ses démons intérieurs m’étaient inconnus. Pourtant, certains d’entre eux rôdent dans les paroles des chansons. Mais mon anglais n’était pas assez bon alors pour les y repérer…  » Le réalisateur de Control (au titre tiré de She’s Lost Control, une des chansons emblématiques de Joy Division) n’a d’ailleurs pas cherché à  » expliquer  » dans son film le geste fatal de Curtis.  » L’ironie, note-t-il, est que les photos que j’ai prises de lui et du groupe quelques semaines avant sa mort ont étés vues par beaucoup comme prémonitoires de son acte tragique. Quand quelqu’un meurt jeune, que ce soit Marilyn, James Dean ou Ian Curtis, les gens cherchent des images incarnant leur qualité supposée d’icône. Je n’ai jamais photographié Ian comme ça, et cela m’a fait mal de voir certaines photos revenir et revenir encore sous cet aspect nécrophile et, à mes yeux, douteux…  »

En réalisant Control, qu’il a en partie financé lui-même, Corbijn avoue en avoir fini lui-même avec  » les démons d’une jeunesse en suspens « , qui ne l’avaient jamais lâché jusqu’ici. Le tout en assurant la Transmission, autre titre phare du groupe de Manchester…

*** La Fille coupée en deux : Ludivine Sagnier oscille entre deux hommes dans ce film fascinant d’un Chabrol en bien belle forme créative.

*** Persepolis : Marjane Satrapi adapte sa propre BD autobiographique avec un bonheur rare et communicatif.

*** Exiled : entre film de gangsters et western à la Sergio Leone, une réussite de plus pour l’impeccable Johnnie To.

*** The Bubble : amour couleur d’espoir pour cette bulle pétillante et culottée de l’Israélien Eytan Fox.

*** 2 Days in Paris : Julie Delpy nous réjouit avec cette comédie on ne peut plus savoureuse et piquante.

*** Ratatouille : un rongeur doué pour la grande cuisine en vedette d’un film d’animation carrément irrésistible.

** Ceux qui restent : Vincent Lindon est sobrement bouleversant dans ce drame intimiste où l’amour et la mort dansent un mémorable pas de deux.

** 3 amis : chanter l’amitié sied à Michel Boujenah, réalisateur de cette comédie touchante.

** Climates : des paysages sublimes accueillent le désamour dans ce beau film du réalisateur de Uzak.

** Voleurs de chevaux : un film d’aventures en costume pour le jeune et prometteur Micha Wald.

** Jindabyne : les conséquences de nos actes questionnées par une forte adaptation d’un texte de Raymond Carver.

** Les Simpson – le film : le passage au grand écran réussi de la famille terrible créée par Matt Groening.

Louis Danvers

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