Chronique d’une mort programmée

Baptiste Liger

Le livre s’appelle Suicide. Son auteur, Edouard Levé, s’est donné la mort il y a quelques mois. Performance extrême ou tragédie macabre ?

Edouard Levé, plasticien et écrivain français, s’est pendu le 15 octobre dernier. Il avait 42 ans. Quelques jours plus tôt, il avait rendu un manuscrit à son éditeur, POL. Le titre : Suicide.  » Je l’ai reçu le 5 octobre, se souvient Paul Otchakovsky-Laurens, et j’ai téléphoné à Edouard Levé le 8 pour lui dire que je désirais le publier. Je lui ai quand même dit que j’espérais qu’il ne s’agissait pas d’un autoportrait détourné. Je ne me souviens plus exactement de sa réponse, elle était en tout cas dilatoire, une forme de plaisanterie, de dérobade. Je n’y ai plus pensé. Même si, bien sûr, avec ce qui s’est passé, les signes annonciateurs apparaissent nombreux dans le texte. « 

Cinq mois après, Suicide va sortir en librairie. Le lecteur – qui connaît l’issue tragique pour l’auteur – est ici placé dans une situation particulièrement dérangeante lorsqu’il tombe, dès la première page, sur une phrase telle que :  » Tu t’es tiré une balle dans la tête avec le fusil que tu avais soigneusement préparé.  » Certes, Edouard Levé ne parle pas directement de lui, mais d’un de ses amis, décédé il y a près de vingt ans. Ressassant une deuxième personne du singulier à la sonorité macabre, le narrateur, entre détails pratiques sur les funérailles et réactions de proches, se montre admiratif pour cet acte  » d’une beauté scandaleuse « , qui donne un sens à la vie et, d’une certaine manière, l’éternise.

Dans ce tombeau pour un ami défunt, on se demande jusqu’à quel point la mort programmée de l’auteur fait partie intégrante du projet littéraire. Ami d’enfance d’Edouard Levé, le galeriste Hervé Loevenbruck (1) pense que  » son suicide était orchestré et [qu’]il fait corps avec l’£uvre écrit et photographique. En particulier avec la série Fictions « .

Un acte littéraire absolu

Dans cette collection de cent photographies, le créateur mettait en scène des individus habillés en noir, sur fond noir. Il avait même envisagé la pendaison d’un mannequin. Modèle pour ces Fictions, Léa Stéphant raconte :  » Il réunissait dans son appartement des amis qui ne se connaissaient pas, nous plaçait de manière extrêmement précise et portait, pour nous toucher, des gants noirs ! Rien n’était laissé au hasard, chez cet homme drôle et mystérieux.  » On se souvient aussi de la série de photos intitulée Angoisse, où le simple fait de savoir les clichés pris dans un village ainsi nommé modifie le regard du spectateur.

Fallait-il (si vite) faire paraître Suicide ? La réponse ne fait aucun doute pour Paul Otchakovsky-Laurens :  » Je trouvais, je trouve ce texte extraordinaire. Et c’est une bonne raison, nécessaire et suffisante. Quand un écrivain donne un livre à son éditeur, c’est pour qu’il le publie. C’étaient l’espoir et la volonté d’Edouard Levé, clairs et nets, d’ailleurs réaffirmés dans le testament qu’il a laissé. Ses proches n’ont pas eu la moindre hésitation, et je n’ai eu ni à demander ni à insister.  » Si l’on peut être choqué – quelle démarche artistique peut justifier un tel geste ? – par cette expérience de l’extrême, Suicide n’en demeure pas moins un acte littéraire absolu, dont l’urgence et la beauté morbide rendent tant d’autres livres vains et inutiles. Comme si l’artiste était parti pour mieux nous dire de profiter de la vie. l

Suicide, par Edouard Levé. POL, 124 p. Parution le 6 mars.

(1) Une exposition-hommage au travail d’Edouard Levé aura lieu, du 14 mars au 18 mai, à la galerie Loevenbruck (40, rue de Seine, Paris VIe).

Baptiste Liger

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