Chronique d’un tournage empêché

Terry Gilliam rêvait d’un film sur Don Quichotte. Lost in La Mancha, pas- sionnant documen- taire, montre com- ment le rêve est devenu cauche- mar… Entretien exclusif

(1) Et aussi en DVD édité par Cinélibre et Boomerang, avec l’intégrale de l’interview dont nous publions ci-dessus des extraits.

Des années durant, il en avait rêve. Entre Terry Gilliam et Don Quichotte, un évident lien ne pouvait qu’exister. L’auteur de Brazil et le héros de Cervantès ont en commun d’appeler l’imaginaire à la rescousse du réel, et de ne pas craindre les combats disproportionnés. Alors, quand l’ex-Monty Python entreprit le tournage de L’Homme qui tua Don Quichotte, le monde retint son souffle, pressentant quelque chose de grand. Las ! Dès les semaines précédant le début des prises de vues, les problèmes commencèrent. Préparation mal ficelée, contrats pas encore signés, lieux de tournage mal choisis : le ciel déjà s’assombrissait pour Gilliam et son producteur René Cleitman. Il devint même très noir le jour où une tempête aussi soudaine que spectaculaire ravagea le décor d’une des premières séquences tournées, et la mit û littéralement û à l’eau. Terry put commencer à croire que tout, décidément, irait mal sur ce tournage espagnol. Et les événements justifièrent ses pires craintes, quand la santé de Jean Rochefort, son Don Quichotte idéal, l’empêcha définitivement de monter à cheval, mettant un terme prématuré à une entreprise désormais promise à la liquidation. Le tournage fut suspendu, puis carrément arrêté…

Aujourd’hui, c’est une compagnie d’assurances qui est propriétaire des quelques scènes mises en boîte, des décors et costumes préservés, et même du scénario. Si L’Homme qui tua Don Quichotte doit malgré tout voir le jour, il faudra récupérer les droits sur le script, rembourser l’assurance, sans oublier, bien sûr, le lourd financement d’un projet ambitieux. Terry Gilliam n’a pas perdu l’espoir de réaliser ce film dont il vit le rêve se transformer en cauchemar. Mais le grand cinéaste, qui vient d’achever Les Frères Grimm (tourné à Prague, avec Matt Damon, Heath Ledger et Monica Bellucci) ne se berce pas trop d’illusions. Dans son malheur, il se réjouit qu’au moins il reste aujourd’hui une trace de ses mésaventures donquichottesques. Et quelle trace ! Lost in La Mancha, le documentaire de Keith Fulton et Louis Pepe qui sort cette semaine en salle (1), chronique avec une extraordinaire précision la marche vers le fiasco d’une production battant tous les records de malchance. Les deux jeunes réalisateurs, appelés voici quelques années à faire le  » making off  » de L’Armée des 12 singes, avaient étés invités à répéter la même démarche sur le tournage de L’Homme qui tua Don Quichotte. Leurs caméras ont tout capté, tout enregistré des événements frappant Gilliam et son équipe. Loin de regretter leur présence, le cinéaste les encouragea d’autant plus à poursuivre leur travail qu’il était déjà passé par des tournages à problèmes ( Les Aventures du Baron Munchhausen, singulièrement) et pensant que,  » cette fois-ci, au moins, il serait possible de montrer la vérité, de voir ce qui se passait, d’en garder la mémoire sur pellicule « . Cruelle mémoire que celle-là ! Mais admirable document aussi et surtout, où l’on partage les espoirs, les doutes, les colères, les peines d’un artiste voyant s’écrouler l’édifice que ses forces, même énormes, ne pourront pas sauver de la destruction.

 » J’ai toujours été instinctivement attiré par l’histoire de Don Quichotte, se souvient Terry Gilliam, et je crois que tout individu doté de créativité doit l’être. Parce qu’elle parle de cette folie du refus d’accepter que le monde limite votre vision des choses. Don Quichotte regarde le monde d’une manière extraordinaire, romantique. Dans ses yeux, le banal devient exceptionnel. Comme c’est le cas avec la plupart des artistes…  » Un matin, donc, le réalisateur de Brazil et de Time Bandits se réveilla en se disant qu’il fallait faire un film du Don Quichotte de Cervantès. La relecture du livre lui révéla que l’adaptation ne serait pas chose facile, voire se révélerait carrément impossible. Un pressentiment confirmé après un long travail d’écriture en compagnie de son habituel complice en scénario, Charles McKeown. Frustré, il arrêta d’un coup. Puis, après un temps de réflexion, il eut l’idée de ne pas transposer directement l’£uvre de Cervantès, mais d’introduire un personnage moderne qui pourrait emmener le spectateur dans l’univers du roman.

Rêver l’impossible rêve

Lorsque, des années plus tard, Gilliam et Tony Grisoni (déjà coscénariste de Las Vegas Parano) se mirent au travail sur une nouvelle tentative de script, cette astucieuse idée fut remise sur le tapis. C’est ainsi que naquit l’histoire d’un publicitaire qui se retrouve transporté dans le temps et qui, rencontrant Don Quichotte, sera pris par lui pour équivalent de Sancho Pança !  » L’homme de pub, dont le métier est de vendre du rêve, se retrouvant le serviteur d’un fou qui crée des rêves, un authentique rêveur alors que lui-même n’est qu’un imposteur qui ne croit pas à ce qu’il vend !  » s’exclame le réalisateur avec une exaltation rétrospective.

Le projet fut donc lancé, non sans mal sur le plan financier, et se retrouva finalement produit par le Français René Cleitman, de Hachette Première. Un choix d’autant plus logique que Gilliam voulait absolument que Don Quichotte soit joué par Jean Rochefort, Johnny Depp incarnant le publicitaire exilé dans le temps.  » Quel autre acteur que lui pouvait camper mieux le chevalier à la triste figure, afficher l’âge du personnage, son visage émacié, son physique particulier, tout en étant capable de bien monter à cheval et d’afficher la forme athlétique que demande le rôle ? » s’interroge encore aujourd’hui un cinéaste qui vit Rochefort épouser sa démarche fervente, apprenant l’anglais qu’il n’avait jamais parlé pour pouvoir jouer dans la langue choisie pour la V.O. du film. Avec une vedette française et le couple américano-français Johnny Depp/Vanessa Paradis, plus un tournage prévu en Espagne, c’est une production cent pour cent européenne qu’entamait Gilliam, heureux  » qu’il n’y ait pas un centime d’argent américain dans le budget ! « . Mais, ce qui devait être un beau pied de nez à Hollywood, en même temps qu’un sommet artistique et un succès populaire potentiel, allait malheureusement devenir le plus douloureux fiasco cinématographique de ces dernières années…

 » Avant même d’arriver à Madrid, à l’été 2000, certaines choses avaient commencé à m’inquiéter, se rappelle Terry Gilliam. Mais je me disais que c’était ma parano habituelle, qu’il fallait que je me plaigne comme je le fais toujours.  » Cela irait, se dit-il, d’autant que Jean Rochefort affichait un enthousiasme et une forme spectaculaires,  » un septuagénaire faisant 20 ans de moins « . Dans le mois précédant le début du tournage, la santé de l’acteur, victime d’une infection, se dégrada pourtant, jusqu’à finalement conduire à l’arrêt du film. Une scène particulièrement poignante de Lost in La Mancha montre Rochefort opérer une ultime tentative, monter sur son cheval et lui faire faire quelques pas… avant de devoir être secouru par plusieurs personnes qui l’aident à descendre, grimaçant de douleur, de sa monture.  » Le rêve était fini, la réalité se vengeait de Don Quichotte et de moi par la même occasion « , soupire Gilliam, qui retrouve le sourire pour lancer que  » tout ça prouve peut-être que Dieu existe, et que c’est un salaud ! « .

Orson Welles essaya, lui aussi, d’adapter Don Quichotte, et mit des années à tenter û en vain û de finir son film.  » Existe-t-il une malédiction ? s’interroge Terry Gilliam. Est-ce Cervantès qui nous dit :  » Ne touchez pas à mon livre  » ? Peut-être faut-il échouer plusieurs fois avant de gagner le droit de faire Don Quichotte…  » Certains espoirs restent heureusement permis. Si la procédure visant à récupérer les droits sur le scénario venait d’abord à aboutir, et si, ensuite, Les Frères Grimm, qui sort aux Etats-Unis en novembre prochain, cartonne et fait de son réalisateur un nom capable d’attirer les investisseurs. Deux  » si  » majeurs, mais plausibles.  » Nous nous sommes dit, Johnny Depp et moi, en nous quittant à Madrid, que la meilleure chose à faire était d’aller chacun de notre côté faire un coup commercial pour s’assurer les moyens de reprendre le film, se souvient Terry Gilliam. Johnny a d’ores et déjà accompli sa part du défi avec le triomphe de Pirates des Caraïbes. Il me reste à faire la mienne !  »

Rien ne détruira jamais la capacité du cinéaste de poursuivre ses rêves par-delà les montagnes russes alternant les échecs eu- ropéens ambitieux à la Munchhausen et les succès hollywoodiens comme Fisher King et L’Armée des 12 singes.  » J’ai cette faculté d’oublier le mauvais pour ne retenir que le bon, sourit Gilliam, alors je continue !  » Cette fois, le  » mauvais  » se rappelle à lui via le formidable documentaire qu’est Lost in La Mancha. Pour le pire, mais aussi pour le meilleur, le film de Keith Fulton et Louis Pepe ayant paradoxalement amélioré l’image du réalisateur à Hollywood où certains, qui le considéraient comme une manière d’irresponsable, ont pu voir à quel point il s’était battu pour mener à bien, en dépit de tous les obstacles possibles et imaginables, le film qu’il ne put malheureusement sauver…

Entretien exclusif : Louis Danvers

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