Chorégraphie de la dérive

Un roman qui s’écrit, une existence qui se déglingue : Paul Auster mêle les registres avec une virtuosité époustouflante

Depuis qu’il a inventé le thriller métaphysique, Paul Auster a su imposer sa griffe : un subtil mélange d’inquiétude, de mystère et de suspense, avec des personnages qui sont des idéalistes blessés ou des chasseurs d’absolu. Et qui se frottent souvent à d’insolubles énigmes, en déambulant dans des labyrinthes ténébreux où le hasard façonne leurs destins brisés : une vertigineuse chorégraphie de la dérive. La Nuit de l’oracle, le nouveau û et éblouissant û roman d’Auster, est chevillé aux mêmes obsessions : c’est le récit d’une quête spirituelle, mais c’est aussi une plongée dans les abysses de la création littéraire, sous le signe de Faust. Sidney Orr, le héros, est un sursitaire de l’existence. A 34 ans, ce romancier new- yorkais vient d’échapper à une terrible maladie. Un jour de septembre 1982, pendant sa promenade, il tombe sur une papeterie de Brooklyn où il achète un petit carnet bleu qui le fascine aussitôt, et qui lui donne envie de recommencer à écrire. Quoi ? Il va s’inspirer du Faucon maltais, de Dashiell Hammett, pour raconter l’histoire d’un homme qui a décidé de rompre avec son passé, sans laisser la moindre trace. Mais à ce jeu apparemment innocent, Sidney ne sait pas qu’il se brûlera les ailes, comme si le carnet bleu était maudit, comme si les mots qu’il y dépose étaient les présages de sa propre défaite : peu à peu, avec une implacable logique, tout va se brouiller dans sa vie, ses amours, ses amitiés, son travail d’écrivainà

La Nuit de l’oracle est une machine infernale minutieusement réglée, où Auster entrelace deux histoires, celle d’un roman en train de s’écrire et celle d’une existence qui se déglingue. Mais ce récit est aussi un cours de creative writing, un hommage au polar américain, une fable sur le temps, une parabole sur les métamorphoses de l’écrivain et une méditation sur les pouvoirs parfois diaboliques de la littérature. Jamais l’auteur de Moon Palace n’a mêlé autant de registres, au fil d’un scénario qui réconcilie Hitchcock et Kafka avec une virtuosité époustouflante. De la haute voltige, au service du mystère. Le mystère Auster.

La Nuit de l’oracle, par Paul Auster. Trad. de l’américain par Christine Le B£uf. Actes Sud, 240 p.

André Clavel

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