Chopin, un sylphe de génie

 » Chopin est le plus grand de tous, car, avec un seul piano, il a tout trouvé « , s’enthousiasmait Debussy. Quel pianiste, même en herbe, pourrait ignorer Frédéric Chopin dont l’année 2010 marque le bicentenaire de sa naissance ?

Né d’un père français et d’une mère polonaise, Frédéric Chopin est indissociable de l’histoire de la musique comme de celle du piano moderne. Il hante tout le romantisme qui en a érigé un mythe encore vivace aujourd’hui, comme l’atteste le faste du bicentenaire de sa naissance. Mais comment le génial polonais était-il perçu par ses contemporains ?

Il mesurait à peine un mètre soixante. Il ne pesait pas cinquante kilos. Mince, élégant, Chopin dépensait beaucoup d’argent en gants, vêtements et cochers. Il se plaisait à fréquenter la haute société parisienne, même s’il y souffrait de l’exil. Ah, l’exil… 1831, il est en tournée en Allemagne lorsqu’il apprend que l’armée russe vient d’écraser le soulèvement de Varsovie. Il ne reverra jamais sa patrie. Elle deviendra un paradis perdu et un déchirant moteur de création. Alors qu’il choisit de rester vivre dans la Ville lumière, il idéalise la Pologne à travers ses grandes mazurkas. Mondain, il restait cependant sauvage et rebelle, ce n’est pas le moindre de ses paradoxes. Modeste, il savait garder l’esprit acéré et cruel à ses heures. S’il donna son vocabulaire au mouvement romantique, il en détestait aussi les travers : la pose, les obsessions égocentriques, l’exhibitionnisme, les fétichismes extra-musicaux…. Le  » bruit  » de Berlioz le rebutait, il détestait les affectations musicales de son ami Franz Liszt, tout en reconnaissant sa magie de pianiste. Il reste qu’il jouissait d’un immense succès pour l’époque : ses valses et préludes se trouvaient sur le piano de toutes les jeunes filles de bonne famille. Troublante universalité de Chopin. Il a su cristalliser des émotions et des états d’esprit que chacun peut reconnaître et comprendre au-delà des frontières géographiques et culturelles.

Les auteurs romantiques se sont engouffrés dans l’aubaine d’une biographie à si haute valeur sentimentale ajoutée : imaginez un fascinant exilé, ténébreux, révolutionnaire, celui que chantera Bécaud dans Le Pianiste de Varsovie. Le tout doublé d’un génie musical qui inonda le monde de mélodies éperdues avant d’agoniser, poétiquement, à l’âge de 39 ans.

Chopin n’a pas donné plus de 30 concerts de toute sa vie. Et pourtant ceux-ci ont suscité des descriptions épiques alimentant la légende. Un de ses amis, Guy de Pourtalès, témoigne :  » Ses regards s’animaient d’un éclat fébrile, ses lèvres s’empourpraient d’un rouge sanglant, son souffle devenait plus court. Il sentait, nous sentions que quelque chose de sa vie s’écoulait avec les sons. « 

Chopin lui-même avait conscience de l’effet qu’il produisait sur son auditoire.  » Mes espions du parterre assurent qu’on en tressautait sur les sièges « , avoue-t-il dans une lettre écrite en août 1829 à ses parents. La rareté de ses prestations publiques, sa notoriété croissante et sa santé toujours plus fragile ont élevé ses concerts parisiens en une sorte de rituel hagiographique. Franz Liszt commente un concert donné au printemps 1841 à la salle Pleyel :  » A l’avance, on prêtait l’oreille, on se recueillait, on se disait qu’il ne fallait pas perdre un accord, une note, une intention, une pensée de celui qui allait venir s’asseoir là. Et l’on avait raison d’être aussi avide, attentif, religieusement ému, car celui que l’on attendait (…), ce n’était pas seulement un virtuose habile, un pianiste expert dans l’art de faire des notes ; ce n’était pas seulement un artiste de grand renom, c’était tout cela et plus que tout cela, c’était Chopin. « 

Au-delà du cliché du poète sacrifiant son souffle vital à la création, la relation fusionnelle du pianiste varsovien avec son instrument ne laisse aucun doute.  » Il vous donnerait presque tout, sauf lui-même « , estimait Liszt, car cela, il le réservait à sa seule musique. George Sand, qui partagea neuf ans de sa vie avec lui se plaint :  » Il n’a de véritables épanchements qu’avec son piano.  » Pour l’écrivaine, Frédéric est un amant passionné mais prude, évitant toute sexualité affichée.

Malgré cette dévotion du Tout-Paris, il se sentait oppressé par la foule et les applaudissements :  » Ils finiront par m’étouffer par leur gentillesse et moi, par gentillesse, je les laisserai faire « , confie-t-il. Au propre comme au figuré, ce syndrome de l’étouffement constitue une dominante de l’imaginaire chopinien. L’artiste l’expliquait en ces termes :  » Je ne suis point propre à donner des concerts. La foule m’intimide ; je me sens asphyxié par ces haleines précipitées, paralysé par ces regards curieux, muet devant ces visages étrangers.  » Ce sentiment est forcément en lien avec sa tuberculose. Peu avant sa mort, il formulera cette requête significative :  » Comme cette terre m’étouffera, je vous conjure de faire ouvrir mon corps pour que je ne sois pas enterré vif. « 

Dès son plus jeune âge, Chopin doit donc se débattre avec de graves problèmes respiratoires qui le maintiendront dans un état de chétivité jusqu’à sa mort. La phtisie le ronge.  » Mon cher malade « ,  » mon petit souffreteux « ,  » mon cher cadavre « … : les formules que George Sand utilise dans ses écrits pour désigner Chopin sont révélateurs de l’état de santé du musicien, mais aussi, sans doute, de la dégradation de leur relation. Cette fragilité, ce teint livide, les échos surnaturels associés à cette apparence parfois spectrale s’accorderont vite au lyrisme fantastique prisé par les romantiques.

Voyage catastrophique

George Sand elle-même raconte cet épisode de leur vie. En 1838, les deux amants décident de passer l’hiver dans la douceur de Majorque. Ce sera un voyage catastrophique. Frédéric y subit des crises épouvantables et les amants doivent en plus affronter l’hostilité des habitants, effrayés par ce poitrinaire contagieux, cette garçonne qui fume le cigare et la vie libertine que mènent ces étrangers. George écrit à une amie :  » Un mois de plus et nous mourions en Espagne, Chopin et moi ; lui de mélancolie et de dégoût, moi de colère et d’indignation…  » Pourtant, elle concède que certaines des plus belles pages de son compagnon viennent des crises d’exaltation nerveuse qu’il vivait devant son piano, dans les profondeurs de la chartreuse de Valldemossa où ils s’étaient retirés. Le pianiste y composera, excusez du peu, le cycle des 24 préludes op. 28 et sa 2e ballade.  » Il y a un prélude qui lui vint par une soirée de pluie lugubre « , écrit George Sand.  » Nous l’avions laissé bien portant ce jour-là (…) pour aller à Palma. La pluie était venue, les torrents avaient débordé ; (…) nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures, abandonnés par notre voiturier, à travers des dangers inouïs. Nous nous hâtions en vue de l’inquiétude de notre malade. Elle avait été vive en effet, mais elle s’était figée comme une sorte de désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri, puis il nous dit d’un air égaré et d’un ton étrange :  » Ah ! je le savais bien que vous étiez morts !  » George ajoute :  » Il m’avoua ensuite qu’il avait vu tout cela dans un rêve, (…) persuadé qu’il était mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac, des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine (…)  »

Dans le cercle des fréquentations de Chopin figurent de nombreux représentants de la génération romantique parisienne de 1830, dont le peintre Eugène Delacroix. Régulièrement invité à Nohant, lieu de résidence d’été de George Sand, Eugène Delacroix note :  » Par moments, il vous arrive par la fenêtre ouverte sur le jardin des bouffées de la musique de Chopin qui travaille à côté, cela se mêle à l’odeur des roses et au chant des rossignols.  » Les deux artistes s’appréciaient, même si le pianiste lui préférait Ingres pour des raisons de précision et d’achèvement, qualités transcendantes pour Chopin.  » J’ai des tête-à-tête à perte de vue avec Chopin, que j’aime beaucoup, et qui est un homme d’une distinction rare, relate Delacroix, c’est le plus vrai artiste que j’aie rencontré. Il est de ceux, en petit nombre, qu’on peut admirer et estimer. « 

Du côté allemand, le chantre des mazurkas attira vite l’attention du compositeur Robert Schumann, dont on fête aussi le bicentenaire cette année. Une de ces formules restera célèbre :  » Chapeau bas, Messieurs, un génie !  » écrit-il dans l’ Allgemeine Musikalische Zeitung après avoir entendu les Variations La ci darem op. 2. Les deux exacts contemporains auront l’occasion de se revoir plusieurs fois, notamment en septembre 1836.  » Chopin m’a donné une nouvelle ballade. Elle me paraît son £uvre la plus géniale (…) ; et je lui dis que c’était celle que je préférais. Après un long silence, il s’écria avec vivacité :  » Cela me fait grand plaisir, car c’est celle que je préfère aussi.  » Il me joua ensuite une série de pages nouvelles : des études, nocturnes, mazurkas – le tout incomparablement. On est ému, rien qu’à le voir assis au piano.  » Ces rencontres, si magiques pour un mélomane d’aujourd’hui, ont été immortalisées dans quelques chefs-d’£uvre : Schumann insère dans Carnaval une pièce intitulée Chopin et lui dédie en 1838 ses Kreisleriana. De même Chopin lui dédiera aussi plus tard sa 2e ballade op. 38.

Impossible d’évoquer Chopin sans convoquer Liszt, son ami, son double, son diable, son frère ennemi. Si Liszt admirait les Etudes du Polonais, celui-ci appréciait l’interprétation qu’en proposait Liszt. Celui-ci se permettait d’appeler Chopino ou encore Chopinissimo son collègue polonais. Cependant, ils se brouilleront bien vite pour des raisons d’ordre privé et artistiques, la critique voyant en eux les représentants de deux écoles antagonistes : la virtuosité transcendantale de Liszt contre l’expressivité sensible de Chopin.

De nombreux témoignages épinglent cette proximité paradoxale des deux génies du piano. Le poète Charles Rollinat raconte :  » Un soir du mois de mai, Liszt jouait un Nocturne de Chopin et, selon son habitude, le brodait à sa manière (…). A plusieurs reprises, Chopin avait donné des signes d’impatience ; enfin, n’y tenant plus, il s’approcha du piano et dit à Liszt :  » Je t’en prie, mon cher, si tu me fais l’honneur de jouer un morceau de moi, joue ce qui est écrit ou bien joue autre chose : il n’y a que Chopin qui ait le droit de changer Chopin.  » –  » Eh bien, joue toi-même !  » dit Liszt, en se levant un peu piqué. –  » Volontiers « , dit Chopin. (…) Alors il joua… il joua une heure entière. Vous dire comment, c’est ce que nous ne voulons pas essayer. L’auditoire, dans une muette extase, osait à peine respirer, et lorsque l’enchantement finit, tous les yeux étaient baignés de larmes, surtout ceux de Liszt.  »

Quelques instants avant la mort de Frédéric Chopin, le médecin lui demanda s’il souffrait.  » Plus « , répondit-il. Ce qui signifie : l’augmentation, le crescendo, mais aussi l’estompement, le diminuendo, la négation. C’était sa dernière note. Tout un programme.

PHILIPPE MARION

 » Il n’a de véritables épanchements qu’avec son piano  » (George Sand)

 » Il n’y a que Chopin qui ait le droit de changer Chopin « 

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