Chine, La longue marche des humbles

Plus de 70 000 manifestations de chômeurs et de paysans spoliés auraient eu lieu, l’an dernier, à travers le pays. Face à ce désarroi, les autorités locales répriment, tandis que le pouvoir central temporise. Jusqu’à quand ?

Quand le soleil se lève, ce matin-là, sur les collines verdoyantes du Zhejiang, une province dans l’est de la Chine, des centaines de policiers montent la garde à la lisière du village. Des travaux de construction sont annoncés à proximité et les forces de l’ordre sont chargées de veiller sur le chantier. La confrontation avec les habitants spoliés de leurs terres paraît inévitable. Un affrontement comme il s’en produit chaque jour, semble-t-il, dans la Chine d’aujourd’hui.

Dans cette région prospère, non loin de Shanghai, la plupart des villes ont grandi trop vite : elles sont sales et encombrées. Des quartiers entiers sont dévorés par les usines. Voilà pourquoi, sans doute, les autorités de Xinchang, l’agglomération voisine, ont autorisé un groupe pharmaceutique à s’implanter en pleine campagne, aux abords du village de Meichu. L’industrie rapporte davantage que l’agriculture à cause des taxes et des pots-de-vin.

Mais les paysans n’entendent pas se laisser déposséder sans réagir. Plus que la saisie de leurs terres, c’est l’insuffisance des indemnités qui attise leur colère. Le 6 septembre, jour de l’inauguration du chantier, ils sont un millier à marcher, dès l’aurore, en direction du terrain.  » Très vite, se souvient un villageois, les policiers nous ont frappés avec des bâtons.  » Bilan : une quinzaine de blessés et une dizaine d’arrestations.

Dans les mois qui ont précédé, déjà, plusieurs manifestations non loin de là ont dégénéré en de violentes émeutes : à Dongyang, en avril, mais aussi à Zhengzhou, en juillet, des milliers de manifestants ont résisté aux gendarmes locaux pendant plusieurs jours afin d’obtenir la fermeture d’usines polluantes. A Meichu, les habitants ont décidé pour l’heure de s’en tenir à une voie légaliste : outre des dizaines de rassemblements devant les mairies de Xinchang et de Hangzhou, sièges de l’administration, ils sont montés jusqu’à Pékin, par petits groupes de dix, afin de déposer une pétition au  » bureau des plaintes  » du Parti communiste chinois.

Dans la capitale, ces guichets recueillent les doléances des citoyens en conflit avec leurs représentants, comme à l’époque impériale, quand le souverain était le dernier recours contre les abus des despotes locaux. Mais la procédure n’attire plus que les naïfs, car les demandes sont trop nombreuses pour aboutir. Et le dépôt d’une plainte ne va pas de soi : les petites gens de Meichu ont été arrêtés puis remis à des représentants de leur province, qui les ont rapatriés de force. Depuis cette mésaventure, le nouveau chef du village – son prédécesseur a été destitué – s’initie aux questions foncières en surfant sur Internet, grâce à l’ordinateur de son atelier de confection. Comme des milliers de ses concitoyens, cet activiste autodidacte compte bien faire respecter ses droits. En faisant appliquer la loi, tout simplement.

 » Prévention active  » des  » incidents de masse  »

Les conflits sociaux se multiplient en Chine. De mois en mois, les mécontents semblent toujours plus nombreux. A la campagne, où vivent 2 Chinois sur 3, des milliers de paysans luttent contre la saisie de leurs terres. Ailleurs, des mineurs font grève pour améliorer leurs conditions de sécurité au fond des puits. Des chômeurs défilent contre l’insuffisance des indemnités de licenciement. Et les habitants des grandes villes protestent contre les expropriations forcées vers la banlieue…

Pour le moment, l’autorité du gouvernement central paraît épargnée : la plupart des sujets qui fâchent sont de la responsabilité des représentants locaux. Mais les heurts, rarement rapportés par la presse chinoise, semblent de plus en plus fréquents et violents. Le pays a connu environ 74 000 manifestations l’an dernier, réunissant quelque 3 millions et demi de personnes, selon le ministre de la Sécurité publique, Zhou Yong-kang. Soit, en moyenne, plus de 200 rassemblements par jour. Depuis quelques mois, surtout, les mouvements ont gagné en maturité : grâce à Internet, en particulier, les leaders apprennent comment organiser la lutte en termes pratiques et comment contourner la loi. Les communautés rurales sont de moins en moins crédules et soumises. Pas étonnant, dans ces conditions, que la  » prévention active  » et le  » traitement approprié  » des  » incidents de masse « , selon l’expression officielle, comptent parmi les principales priorités du gouvernement.

La reprise en main n’a pas traîné. Outre les mises en garde lancées en direction des journalistes, Pékin a interdit, à la fin du mois de septembre, la diffusion sur Internet de textes qui encourageraient la tenue de  » rassemblements illégaux « . Deux semaines plus tard, lors de la réunion du comité central du Parti communiste, le président Hu Jintao et les siens ont approuvé un nouveau plan dont l’objectif affiché est l' » harmonie sociale « . Une  » harmonie  » imposée par la force s’il le faut : deux activistes, trois journalistes étrangers et plusieurs confrères chinois ont été passés à tabac en octobre ; ils tentaient de couvrir les troubles à Taichi, un village de 2 000 âmes de la province de Guangdong, dans le sud du pays. Ici, comme ailleurs, les caciques locaux ont fait appel à des bandes armées pour rétablir l’ordre. Pis, le 6 décembre, la police paramilitaire a ouvert le feu sur plusieurs milliers de villageois qui manifestaient, à Dongzhou, dans le Sud, contre la construction d’une centrale électrique, faisant au moins trois morts. Certains villageois évoquent une trentaine de tués – les violences les plus graves depuis le massacre de Tiananmen, en 1989.

Dans un sens, la Chine paie le prix de ses succès économiques :  » Les mouvements de protestation se produisent souvent dans les pays dont le produit national brut par habitant est compris entre 1 000 et 3 000 dollars, souligne Mao Shoulong, chercheur à l’université Renmin, à Pékin. Or l’indice chinois a dépassé 1 000 dollars il y a deux ans.  »

Une prise de conscience des dirigeants

Au-delà des chiffres, les rassemblements reflètent le manque de démocratie : en l’absence de syndicalistes indépendants, de juges intègres et de fonctionnaires incorruptibles, les moyens de protestation légaux sont inexistants. Surtout, les manifestations traduisent l’ampleur du malaise parmi les laissés-pour-compte :  » Dans les zones rurales, rappelle Mao Shoulong, le niveau de développement est parfois inchangé depuis un siècle.  »

Confrontés aux inégalités sociales croissantes et à la corruption de la machine administrative, les dirigeants de Pékin ont été contraints d’adapter leur discours. Terminée, l’époque où Deng Xiaoping, architecte du décollage économique actuel, pouvait déclarer, comme en 1978 :  » S’enrichir est glorieux !  » Depuis leur arrivée au pouvoir, il y a deux ans, le président, Hu Jintao, et le Premier ministre, Wen Jiabao, se font rares à Shanghai et dans les villes prospères des zones côtières. En revanche, à la différence de leurs prédécesseurs, l’un et l’autre ont visité à plusieurs reprises les régions pauvres de l’Ouest, ainsi que la Mandchourie, dans le Nord-Est, où les chômeurs sont légion depuis que de nombreuses usines d’Etat ont dû fermer leurs portes. Pendant ces déplacements, Hu Jintao et Wen Jiabao ont cherché à multiplier les apparitions auprès des humbles et des sans-grade. Le chef du gouvernement, en particulier, est descendu au fond d’une mine de charbon. Il a rencontré à l’improviste des travailleurs migrants venus des zones rurales, qui lui ont fait part de leur colère. Il a serré dans ses bras des patients séropositifs et annoncé la suppression de taxes sur la terre. Cet étalage de bons sentiments est resté sans suite : les accidents sont toujours aussi nombreux au fond des puits de mine et la ségrégation des malades atteints du sida persiste. Mais la gestuelle politique a changé. Et cela trahit sans doute une prise de conscience au sommet de l’Etat.

Même Han Dongfang en est persuadé. Dans les années 1980, il fut l’un des premiers à tenter de constituer un syndicat indépendant en Chine, avant d’être contraint à l’exil à Hongkong, où il poursuit son combat en faveur des ouvriers et des paysans au sein d’une organisation non gouvernementale, le China Labour Bulletin (le Bulletin social chinois).  » J’ai l’impression que le président et le Premier ministre sont sincères, explique-t-il. Voyez les ruses auxquelles Wen Jiabao a dû recourir afin de rencontrer une ouvrière à l’improviste, lors de sa visite au Sichuan [une région pauvre dans le Sud-Ouest]. Sa délégation circulait en pleine campagne quand il a prétexté un besoin pressant pour faire stopper le véhicule. Puis il s’est éloigné pour aller à la rencontre d’une femme, qui passait là par hasard. Et que s’est-il passé ? Elle lui a expliqué tout de go qu’elle menait une vie épouvantable et qu’elle travaillait depuis dix-huit mois pour un salaire de misère qu’elle n’avait, au demeurant, toujours pas touché ! Selon Han Dongfang, le chef du gouvernement a voulu adresser une mise en garde aux caciques locaux : lui et Hu Jintao savent combien la situation est grave. Ils ont compris l’ampleur du mécontentement et ils rappellent à l’ordre leurs fonctionnaires corrompus.  » L’ennui, reprend Han, c’est qu’ils n’ont aucune solution à offrir. Ils multiplient les décrets et les  »directives urgentes ». A quoi bon ? Les fonctionnaires locaux, chargés de veiller à l’application de la loi, gagnent des millions en la foulant aux pieds. Ils travaillent main dans la main avec les patrons les plus corrompus. Le système est trop malade. Il ne peut plus être réformé.  »

Selon Han Dongfang, seuls des syndicats indépendants représenteraient un contre-pouvoir efficace, capable de prévenir les abus.  » Que le Parti s’allie avec la population contre les corrompus, lance-t-il. Qu’il autorise enfin la liberté d’association et qu’il punisse ceux qui méritent d’être punis !  » V£u pieux, naturellement. Car Pékin est hanté par le précédent de Solidarnosc, le mouvement ouvrier polonais qui, dans les années 1980, précipita la fin du bloc communiste en Europe centrale. Et les maîtres de la Chine ne sont pas prêts à vivre la même expérience.

Ils peuvent se permettre d’attendre, sans doute. Car le Parti tient le pays d’une main de fer. Pour le moment. Demain, en revanche, si la croissance venait à s’essouffler, les membres de la classe moyenne pourraient être tentés de rejoindre dans la rue l’armée croissante des chômeurs. Que le mécontentement des cols blancs s’ajoute à la colère des cols bleus, et l’instabilité sociale des dernières années apparaîtra comme un âge d’or…

De notre envoyé spécial, Marc Epstein, avec Brice Pedroletti (dans le Zhejiang)

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