Chine : ce que l’OMC a changé

Principal artisan de l’entrée de son pays dans l’Organisation mondiale du commerce, le diplomate Long Yongtu est un chaud partisan de l’ouverture commerciale

Mécontente de la façon dont la Chine restreint ses exportations de coke, la Commission européenne menace de porter plainte devant l’Organisation mondiale du commerce. L’administration américaine, elle, n’a pas attendu : lassée de voir son déficit commercial avec la Chine se creuser au fil des mois, elle a saisi en mars les juges genevois en invoquant une inégalité de traitement en matière de puces électroniques. Voici donc Pékin sur le banc des accusés, et ce moins de trois ans après son entrée dans l’OMC. La hache de guerre serait-elle déterrée ? En réalité, on peut y voir une bonne nouvelle : c’est la preuve que la Chine est soumise aux mêmes règles du jeu que ses partenaires. Son entrée dans l’OMC a permis de normaliser son statut, la hissant au rang des plus grandes puissances commerciales. Principal artisan de ce succès, le diplomate chinois Long Yongtu, 61 ans, a conclu à l’automne 2001 des négociations qui auront duré près de quinze ans. Ce fervent adepte de l’ouverture, proche de l’ancien Premier ministre Zhu Rongji, a suivi un itinéraire peu banal, de la province du Hunan, l’une des plus pauvres de Chine, aux arcanes de l’OCDE, de l’ONU et de l’OMC. Vice-ministre du Commerce extérieur et de la Coopération économique jusqu’en 2003, il dirige, depuis, le forum asiatique de Boao, sorte de Davos chinois, qui réunit chaque printemps des hommes d’affaires et des personnalités politiques de toute l’Asie sur l’île de Hainan. C’est dans ce Miami chinois que Le Vif/L’Express l’a rencontré.

Etudes à Londres, postes à New York, Paris et Genève : avec un tel CV, vous êtes un symbole de la mondialisation ?

Dans un monde ouvert, il est toujours plus facile de comprendre les difficultés des uns et des autres. A l’inverse, un système fermé engendre souvent des malentendus. C’est en tout cas ce que j’ai appris de ma propre expérience, et en particulier d’un séjour de dix-huit mois à Pyongyang, en Corée du Nord, au milieu des années 1980à

Une leçon utile pour réussir l’entrée de la Chine dans l’OMC ?

Naturellement ! Au cours d’une négociation, si vous faites l’effort de comprendre ce que recherche exactement votre interlocuteur et d’analyser ses motivations, il vous sera plus facile d’accepter ses demandes. En réalité, il ne faut pas se contenter de songer uniquement à ses propres intérêts, mais on doit aussi penser à ceux de la partie opposée : c’est le concept du gagnant-gagnant !

Ce n’est pourtant pas très chinois, cette idée du gagnant-gagnantà

Vous avez raison, il n’entre pas dans notre tradition. A l’inverse, nous avons toujours cru que s’il y avait un gagnant, il y avait forcément un perdant. Vous êtes vivant ? Je vais donc mourir. Notre littérature est remplie de cet esprit de revanche. Et c’est ce genre de croyance qui accrédite l’idée que les autres vont nous tuer. Mais il s’agit d’une vieille tradition, que nous devons faire peu à peu disparaître, au profit justement de ce concept du gagnant-gagnant.

Vous avez donc dû faire des concessions pour entrer dans l’OMCà

Les négociations ont duré si longtemps ! J’y ai moi-même participé pendant dix ans : c’était à la fois tortueux et pénible, et, à plusieurs reprises, il m’est arrivé de douter du résultat. En 1995, par exemple, alors que nos relations avec les Etats-Unis étaient assez tendues, les discussions se sont presque arrêtées. Mais il fallait bien aller jusqu’au bout : parmi les opposants à l’entrée de la Chine dans l’OMC, il m’a souvent fallu convaincre certains de nos compatriotes et résister à leurs fortes pressions.

Vous croyez donc à la mondialisation ?

J’ai toujours prêché les bienfaits de l’ouverture. Regardez le fabricant d’ordinateurs Lenovo ou celui de produits blancs Haier. Ce n’est pas un hasard si ces deux entreprises chinoises affichent de bonnes performances : elles se sont ouvertes très tôt à la concurrence. Inversement, et ce n’est pas un secret, le secteur chinois des banques et de l’assurance est mal en point. En s’ouvrant graduellement, il serait sans doute plus compétitif !

Pour le Chinois de la rue, l’entrée de la Chine dans l’OMC a-t-elle vraiment changé quelque chose ?

Bien sûr ! Prenez le secteur automobile : depuis deux ans, les ventes ont progressé de façon spectaculaire, avec près de 1 million de véhicules supplémentaires l’an dernier. Voilà un résultat immédiat, perceptible dans tout le pays.

A quoi ressemblait la Chine de votre jeunesse ?

Dans les années 1950, la chine était encore un pays extrêmement pauvre. Je suis issu d’un milieu très modeste de la province de Hunan, et je me souviens, enfant, d’avoir eu faim. Nous pouvons être reconnaissants envers Deng Xiaoping pour sa politique d’ouverture.

Au début des années 1960, alors que la Chine allait s’engager dans la révolution culturelle, vous étudiez la littérature anglo-saxonne à l’université du Guizhou. Drôle d’idée, non ?

Je me suis passionné pour les romans de Charles Dickens et de Thomas Hardy, et je dois dire qu’en lisant leurs ouvrages j’ai ressenti une forte solidarité avec les pauvres : depuis, j’ai toujours tâché de me placer au côté des désavantagés.

Au début des années 1970, vous faites partie des rares chinois partant étudier à l’étranger : avec sept autres étudiants, vous êtes admis à la London School of Economics (LSE). Quels souvenirs avez-vous gardés de Londres ?

Très peu, en réalité, car nous travaillions énormément et nos loisirs étaient pour ainsi dire inexistants ! Je me souviens juste d’être allé visiter la maison de Shakespeare. Quant à la LSE, j’y suis retourné pour la première fois l’an dernier, pour y donner une conférence. J’ai gardé pendant longtemps des liens avec mes enseignants, notamment mon professeur de civilisation.

Entretien : Eric Chol

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