Chevalier à la quête de toits

La société Lancelot loue des bâtiments inoccupés à des  » gardiens habitants « . Les entreprises propriétaires des lieux déboursent entre 150 et 1 000 euros par mois.

« Pour moi, c’est sublime ! J’ai beaucoup d’espace, le calme, des endroits pour répéter, d’autres pour bricoler.  » Steven est heureux de vivre dans la caserne de Brasschaat, près d’Anvers. Il n’est pourtant pas militaire, il est artiste. Il a élu domicile dans le bâtiment  » service mesures « , tandis que sa salle de répétition se trouve dans les anciens laboratoires de l’armée. Le salon de son voisin, Emile, est grandiose. La pièce est munie d’un bar imposant en pierre et en bois, accompagné de six tabourets rembourrés. C’est l’ancien mess des sous-officiers. Les s£urs Sharon et Julie, dernières arrivées dans la zone militaire, occupent le local qui accueillait jadis les visiteurs.

Steven et ses voisins ne squattent pas le lieu. Chaque mois, ils paient à la société Lancelot un loyer de 150 euros, toutes charges comprises. Installée en Belgique depuis 2001, Lancelot loue des bâtiments inoccupés à des  » gardiens habitants « . Ces personnes, par le seul fait d’habiter les lieux, empêchent la dégradation de l’immeuble. Ce que Dries Vanneste, directeur de Lancelot, appelle  » une présence préventive « . Les entreprises propriétaires des lieux déboursent entre 150 et 1 000 euros par mois, et assurent un logement étanche à l’eau et au vent. Lancelot fournit le reste.

Aujourd’hui, 50 projets de ce type accueillent 100 gardiens habitants. C’est peu, bien moins que la société mère hollandaise. « Nous sommes l’unique société sur ce marché, explique Dries Vanneste. C’est agréable parce qu’il n’y a pas de concurrence, mais nous devons faire connaître seuls le système. En Hollande, une trentaine de sociétés proposent ce service…  » La taille réduite de la Belgique explique aussi le manque d’engouement pour la formule. « Ici, les entreprises savent ce qui se passe sur leur chantier et dans leur bâtiment. Et les villes font passer un employé communal de temps en temps pour allumer les lumières, ouvrir les rideaux. Une pratique qui n’existe pas en Grande-Bretagne, ni en France.  »

Cette année, Lancelot entend pourtant doubler ses 360 000 euros de chiffres d’affaires réalisés en 2007. 60 % des projets se trouvent en Flandre, 30 % à Bruxelles et à peine 10 % en Wallonie. Cette répartition pourrait rapidement changer. Des projets d’occupation d’un important domaine à Waterloo, d’une caserne à Verviers, d’un couvent à Lasne et d’un château à Oupeye sont soit en négociation, soit en phase de conclusion. Et les postulants locataires ne manquent pas.  » Nous avons une base de données de 1 000 inscriptions et les demandes augmentent, explique Dries Vanneste. 90 % de nos habitants ont entre 20 et 35 ans. La plupart quittent la maison familiale et veulent habiter en couple pour la première fois.  » Lancelot est arrivé à point pour Eric, qui habite depuis trois ans le rez-de-chaussée d’une villa perdue dans les bois à Grez-Doiceau. Il reprenait des études de bio-ingénieur et son amie terminait des études de psychologie. Mais, après trois hivers avec un poêle à bois pour chauffer un lieu humide, l’envie de confort se fait sentir.

Désavantage de la formule : une clause du contrat permet de chasser les locataires en deux semaines. Sharon et Julie ont déjà plié bagage deux fois. Cette épée de Damoclès au-dessus de son toit n’effraie pourtant pas Steven :  » Le cadeau est plus grand que la peur de partir d’ici en deux semaines.  »  » La durée minimale du projet est, contractuellement, de trois mois pour les entreprises, avance Dries Vanneste. Mais le temps d’habitation moyen oscille entre six mois et un an et demi. « 

A la caserne de Brasschaat, Sharon voit passer de temps à autre un char qui se rend dans la zone de tir toute proche, et Steven se souvient des détonations qui font trembler ses fenêtres. Mais ils sont prêts à continuer le gardiennage, un service qui leur semble tout sauf militaire.

Olivier Bailly

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