Chaste héritage du Moyen Age

Dissimulé au cour d’un parc, le château de Corroy-le-Château est resté tel que l’avait voulu Godefroid de Vianden lorsqu’il acheva sa construction vers 1268… Le témoignage figé – mais intact – de notre lointain passé.

Massive et austère, l’architecture de Corroy-le-Château révèle les liens étroits qui unissaient la famille du comte de Vianden aux Capétiens. En effet, la bâtisse fut construite suivant un plan fort analogue à celui du Louvre. Car, à l’origine du musée  » universel  » actuel, il y avait bien un château médiéval édifié par Philippe-Auguste au tournant de 1200.

Notre vieille forteresse – essentiellement en grès ferrugineux – est flanquée de grosses tours d’angle voûtées. On accède à la cour intérieure par un pont en brique et pierre bleue (venu remplacer l’ancien pont-levis) puis par un imposant châtelet fait de deux grosses tours semi-circulaires enserrant l’entrée. Pillé à deux reprises par les Français de Louis XIV, en 1690 et en 1697, Corroy tomba quelques années au rang de château-ferme. A cette époque, les Nassau – endettés ! – s’occupaient d’autres résidences. Vers 1730, le comte de Corroy, revenu à meilleure fortune, entreprit des travaux considérables. Son seul objectif : faire de l’endroit une demeure de plaisance confortable.

Une transmission infaillible

Aujourd’hui, la forteresse est habitée par le marquis Olivier de Trazegnies, héritier des tout premiers occupants du château et successeur direct de familles prestigieuses. Seul maître à bord, il en est aussi le guide éclairé, amoureux et intarissable quand il s’agit d’évoquer la splendeur de sa demeure. Sa fierté ? La transmission sans faille de Corroy. Cette remarquable continuité en fait d’ailleurs l’une des six ou sept forteresses de Belgique qui se sont transmises par filiation directe depuis sa construction. Tatillon sur ce sujet, le marquis aime répéter que jamais, au grand jamais, son château n’a été vendu. Pourtant, il s’en est fallu de peu… A un moment, on a bien cru que le domaine sortirait définitivement du patrimoine familial. C’était en septembre 2008. Une regrettable affaire successorale pousse le frère et la s£ur du marquis à sortir de l’indivision qui les liait. Le conflit installe le château en vente publique. Fameuse surprise ! Wim Delvoye – artiste contemporain et controversé – remporte la forteresse médiévale, ayant enchéri à concurrence de 3,3 millions d’euros. C’est la désolation ! On ne peut briser pareille filiation… Dès le lendemain de l’adjudication, Olivier de Trazegnies rencontre Wim Delvoye. S’ensuit une très longue discussion au terme de laquelle l’acheteur accepte de revendre son château qui n’est officiellement pas encore le sien. En conclusion, l’artiste n’en a jamais été le propriétaire effectif : le bien étant passé de l’indivision au marquis de Trazegnies, via sa société patrimoniale. En août 2010, la majorité des actions de cette dernière sont cédées à l’Association royale des demeures historiques de Belgique. La promesse de pérennité de ce monument unique.

N’empêche que jusqu’à sa mort tous les devoirs et privilèges d’un propriétaire restent sous la responsabilité du marquis. Vaillant capitaine face à l’océan de dépenses liées à la survie même du château. Réparation d’une corniche, restauration d’une plate-forme, remplacement d’un châssis… La liste est longue mais sa motivation et son enthousiasme ne le quittent pas !

Suivez le guide…

Après un relatif abandon au début du XIXe siècle, le château fut redécoré au gré des modes. A l’intérieur, les espaces n’ont plus rien à voir avec le Moyen Age. Le visiteur évolue de surprise en surprise. Ainsi, la salle à manger de marbre (1848) – chef-d’£uvre inspiré de la Casa du Labrador à Aranjuez – s’inscrit dans l’esprit du XVIIIe siècle. Le grand vestibule et la chapelle (1863) s’inspirent du néogothique ambiant de Pierrefonds que les Trazegnies – très liés à la cour des Tuileries – avaient sans doute visité. La chapelle, remarquablement restaurée en 1987, serait l’un des plus anciens oratoires privés de la région. Dans un salon voisin, de magnifiques toiles ornementales des années 1770 ont été installées après la destruction de l’ancien hôtel des comtes de Villegas à Bruxelles. Elles sont admirablement intégrées au bâtiment depuis les années 1870. Autre curiosité, la spectaculaire peinture du plafond qui domine la cage d’escalier monumentale. Elle représente d’une manière inattendue le marquis de Trazegnies entouré de sa famille et de ses amis. Tous se penchent au-dessus d’une balustrade, comme pour accueillir les visiteurs.

L’ensemble de la décoration vient d’être renouvelé (de 2009 à 2011). Les espaces ont été partiellement remeublés grâce au mobilier de l’Association royale des demeures historiques de Belgique et aux prêts d’£uvres d’art faisant partie de la collection du chevalier Alexandre de Selliers de Moranville. Tous ces objets – tableaux (dont un superbe Martyre de saint Sébastien d’Antoon van Dyck), bibelots précieux, porcelaines… – révèlent ici un véritable art de vivre et une décoration raffinée.

Le fantôme des douves

Visiteurs sensibles aux apparitions, faites attention ! Vous pourriez bien ressentir quelques frissons. Dans l’une des tours, le marquis nous confia qu’une personnalité du gotha – dont il a tu le nom, par discrétion – ressentit ici, au plus profond de son être, une présence avant d’observer la silhouette d’un fantôme. Le marquis nous en livre, avec sa verve légendaire, sa version spectaculaire :  » Certaines nuits de la période chaude, lorsque la lune aborde son dernier croissant et que déjà se devinent les premières lueurs du jour, il monte des fossés du château d’insinuants parfums tandis que des musiques et des chants lointains emplissent le sous-bois. Dans la pénombre des douves glissent des embarcations légères où des silhouettes imprécises épousent la moiteur de l’air. Soudain le coq chante. Un silence effrayant se fait. Alors surgit des frondaisons proches une femme gigantesque qui frémit comme le mur de feuilles. Ses dimensions varient avec le vent. Elle a un regard terrible et tient dans ses mains crispées la tête atrocement mutilée de Godefroid de Vianden dont les cris de désespoir se confondent avec le chant du coq. La nuit passe et l’affreuse vision disparaît dans la brume du petit matin.  » (Olivier de Trazegnies, in : Promenade au pied des tours de Corroy). La silhouette à laquelle le maître des lieux voudrait nous faire croire est celle de l’épouse du comte de Vianden. Au XIVe siècle, celui-ci partit en croisade avec son beau-frère, le comte de Namur. En cours de route, les hommes firent escale sur l’île de Chypre. Fort jolies, les Chypriotes du port de Famagouste  » furent mises à contribution, contre le gré des maris  » (selon les termes choisis de notre hôte). Enivrés de colère, les maris ne tardèrent pas à tuer à coups de masses d’armes ces odieux voyageurs. Depuis, l’épouse malheureuse erre la nuit, tenant entre ses mains frêles la tête ensanglantée de son mari infidèle.

Château de Corroy

4, rue du Château de Corroy, 5032 Corroy-le-Château.

Le château est accessible au public les week-ends et jours fériés en juillet et août et les dimanches et jours fériés en mai, juin et septembre.

TEXTE : GWENNAËLLE GRIBAUMONT PHOTOS : FRÉDÉRIC PAUWELS/HUMA POUR LE VIF/L’EXPRESS

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