Chasseur de pieds

Basés à Molenbeek depuis 2012, le chorégraphe-vedette Wim Vandekeybus et sa compagnie Ultima Vez n’arrêtent pas de faire des petits. Dernier exemple en date : Yassin Mrabtifi, qui dévoilera, ce samedi 20 février, sa première création From Portici with Love à Charleroi.

Molenbeekois d’origine marocaine, barbu et bien en chair, Yassin Mrabtifi est au danseur contemporain ce que Ghost Dog, interprété par l’acteur afro-américain Forest Whitaker, est au samouraï dans le fameux film réalisé par Jim Jarmusch : avec un corps loin des normes, il déconstruit les clichés de sa discipline. Mais c’est justement grâce à sa différence qu’il s’est imposé dans le circuit professionnel.

La danse, Yassin Mrabtifi l’a apprise en autodidacte. Ses premiers pas, il les a faits avec sa mère et ses soeurs dans les mariages où, enfant, en tant que seul garçon d’une fratrie de six, il était autorisé à danser avec les femmes. Et puis, il y avait la télé et les clips de MTV.  » Mes modèles étaient Michael Jackson, Madonna, Usher… tous ces chanteurs qui ont investi à fond dans la danse pendant les années 1990 « , confie-t-il. Mais c’est surtout dans la rue qu’il a fait ses classes.  » J’ai commencé le breakdance à 13 ans. Dès que je pouvais, je sortais en cachette et j’allais à la galerie Ravenstein, dans le quartier de la gare de Bruxelles-Central, pour voir les battles de danseurs. Au début, je regardais de loin, mais chaque fois je me rapprochais un peu. Tu fais vite connaissance quand tu en as vraiment envie. C’est comme ça que j’ai commencé le hip-hop. Contrairement à mes soeurs, je n’ai jamais suivi de cours. Les cours de hip-hop sont tout sauf hip-hop : un prof devant qui montre les mouvements et tous les élèves qui doivent l’imiter, comme s’il n’y avait qu’une seule vérité, sans alternative, je trouve ça un peu triste. Le hip-hop, pour moi, c’est d’abord une recherche individuelle. En groupe, on s’entraide, on se transmet des techniques, mais chacun doit les développer individuellement. C’est comme ça que ça se passe dans le milieu underground.  »

Petit à petit, Yassin Mrabtifi commence à se produire avec d’autres breakers dans des battles et des événements. En 2009, ils créent No Way Back, chorégraphié par Milan Emmanuel. Le spectacle, qui mélange danse hip-hop et beat-boxing soutenus par un bassiste live, remporte un franc succès et connaît en trois ans une centaine de représentations en Belgique et en France. Après cette expérience, Yassin Mrabtifi monte Insane Solidarity avec Julien Carlier, un danseur de l’équipe de No Way Back. Alors qu’ils présentent leur duo à Engis, une programmatrice du centre culturel leur parle d’une audition organisée à Molenbeek.  » J’ai dit « mais c’est chez moi, ça ! J’y vais d’office ! »  » C’est grâce à ce heureux hasard qu’il a passé une audition parmi 500 danseurs venus du monde entier pour Talk to the Demon, sans savoir ce qu’était Ultima Vez ou connaître Wim Vandekeybus.

Non formaté

 » A l’audition, il y avait plein de danseurs superbons mais je trouvais qu’ils dansaient tous de la même manière « , se rappelle Yassin Mrabtifi.  » Pendant 40 minutes, il fallait présenter des phrases chorégraphiques. J’étais assez nul. C’est un truc qui m’a toujours saoulé : ça ne m’intéresse pas de danser comme tout le monde. Pendant cette première partie de l’audition, je me suis dit que je n’avais rien à faire là. Mais à la fin, il y avait cinq minutes d’improvisation par groupes de cinq danseurs. Dans l’impro, je suis trop à l’aise. J’ai tout donné et je pense que c’est ça qui a impressionné Wim.  »  » Yassin était vraiment très différent des autres « , se souvient le chorégraphe flamand.  » Je l’ai engagé pour Talk to the Demon, puis pour la reprise de In Spite of Wishing and Wanting. Ça n’a pas été facile pour lui de travailler de 10 à 19 heures, avec la discipline que ça demande. Mais il a accompli un super beau trajet comme danseur et comme acteur.  »

C’est que la différence, Wim Vandekeybus la cultive comme un bien précieux. Dans son parcours de chorégraphe, il a toujours voulu se distinguer des autres. A l’origine, cet étudiant en psychologie s’est fait remarquer comme danseur chez Jan Fabre (dans The Power of TheatricalMadness, en 1984, le spectacle de la révélation internationale pour Fabre). Sans pour autant avoir jamais voulu en être  » le fils « .  » Je ne voulais même pas travailler avec des gens proches de Fabre. C’est pour ça que je suis parti en Espagne « , déclare-t-il.  » Là-bas, je ne connaissais personne, je n’avais pas de lieu. J’ai organisé une audition et on a travaillé trois semaines d’affilée. Vingt et un jours, même le dimanche. Pour les Espagnols, ce n’était pas facile à accepter. La semaine, on répétait dans une école et le week-end, on montait en cachette, par l’escalier de secours, sur le toit d’un centre culturel. On travaillait dehors, avec nos manteaux. De là-haut on voyait tout Madrid. C’était fantastique.  »

C’est ainsi qu’est né le premier noyau de What the Body Does Not Remember, qui a éclaté comme une bombe dans le monde de la danse contemporaine. Avec ces briques que les danseurs se lançaient sans ménagement sur la musique explosive de Thierry De Mey et Peter Vermeersch, Vandekeybus a marqué durablement les esprits et imposé un style.  » A l’époque, c’était très différent, parce qu’il n’y avait aucune structure pour aider les jeunes « , explique le chorégraphe.  » Faire une création de danse en Espagne, c’était planter un arbre dans le désert. Aujourd’hui, le désert est devenu une grande forêt. Avant, chacun travaillait dans son coin, il n’y avait pas vraiment d’entraide. Mais c’est aussi pour ça que les créations étaient si différentes. Aujourd’hui, on veut multiplier les échanges, on veut que tout le monde soit connecté. Je ferais l’inverse : je paierais les jeunes pour qu’ils ne rencontrent pas les autres (rires). Parce que je trouve qu’il y a presque trop d’influences. Internet, les profs qui donnent des cours partout dans le monde… Ça a un côté formidable, mais il faut aussi faire attention. Les créateurs qui survivent, ce sont ceux qui changent, qui montrent quelque chose qu’on n’a jamais vu.  »

En 1998, soit douze ans après la naissance de sa compagnie Ultima Vez ( » dernière fois  » en espagnol), Wim Vandekeybus a lancé Ulti’mates, un programme d’aide aux jeunes créateurs. Dans ce cadre, il a ainsi soutenu plusieurs danseurs passés par Ultima Vez, comme l’Allemande Isabelle Schad ou le Suédois Rasmus Ölme. Mais Vandekeybus ne se limite pas à ses propres interprètes.  » En 2012, Ultima Vez s’est installé dans l’infrastructure qui deviendra la sienne à Molenbeek, dans deux studios. Je voulais que ces espaces ne soient pas occupés que par des danseurs. Je connaissais par exemple le travail du street artist Bonom, et je voulais lui proposer une résidence. A ce moment-là, il n’avait pas encore révélé son identité, personne ne savait qui il était, mais j’avais une baby-sitter qui le connaissait. Quand il a vu l’espace de travail, il a tout de suite accepté.  »

Bonom, de son vrai nom Vincent Glowinski, qui sème depuis des années déjà ses fresques monumentales sur les murs de Bruxelles, peint alors la cour intérieure des bâtiments d’Ultima Vez et développe des performances (1) où ce ne sont plus les brosses et les pinceaux qui dessinent, mais bien son propre corps, dont les mouvements sont captés par une caméra et s’impriment comme des traits éphémères sur un écran.  » Je pense que Vincent a quelque chose en commun avec moi, quelque chose dans lequel je me reconnais « , souligne Vandekeybus.  » Il a ce côté animal, sombre, il aime le chaos. Ses dessins ne sont pas rationnels, ils ont quelque chose de très impulsif, intuitif, avec un fond authentique. Vincent développe un travail très physique, mais il ne doit pas devenir un danseur. Moi non plus je n’étais pas un danseur quand j’ai commencé.  »

Langage commun

Comme Wim Vandekeybus, Vincent Glowinski et Yassin Mrabtifi, Seppe Baeyens n’a jamais suivi de formation de danseur à proprement parler.  » Ma pratique de la danse est toujours partie de la créations de spectacles « , précise-t-il. A 16 ans, il découvre la danse contemporaine en participant à un projet mené par un chorégraphe dans son collège, à Aarschot.  » C’était un projet intergénérationnel de création avec des élèves, des enseignants et certains enfants des enseignants. A ce moment-là, j’ai compris qu’on pouvait raconter quelque chose sans mots.  »

Seppe Baeyens participe ensuite à plusieurs projets avec des professionnels, donne des ateliers et crée à Ternat Wij ( » Nous « ), son premier spectacle, monté avec dix-huit enfants, treize danseurs, cinq musiciens et… cinq poules.  » Je connaissais le travail de Wim depuis mes 18 ans. J’ai toujours senti une affinité avec sa vision : ce n’est pas formaté, il y a du risque, de la tension, et puis il y a aussi ce mélange des générations… En 2012, je suis allé le voir pour lui expliquer que je travaillais avec des enfants et des jeunes.  »

Wim Vandekeybus se laisse convaincre, confie un workshop à Seppe Baeyens, des ateliers avec des écoles et des associations. Ultima Vez coproduit alors Tornar (2), créé en 2015. Ce spectacle, qui présente une communauté hétéroclite composée de survivants à une tornade, mélange interprètes jeunes et vieux, danseurs et musiciens, amateurs et professionnels. Parmi eux, il y a plusieurs habitants du quartier d’Ultima Vez, comme Bassam, 16 ans, d’origine marocaine, Chisom, fillette d’origine nigériane, et Leon, âgé de… 92 ans.  » Leon habite de l’autre côté de la rue « , signale Seppe.  » Un jour, je l’ai vu sur le pas de la porte, on a discuté et je lui ai proposé de venir voir ce qu’on faisait. Le premier jour, il est resté une demi-heure, le lendemain, il est resté l’après-midi et le troisième jour, il avait pris sa tenue de sport pour participer. Dans l’équipe, on parle français, néerlandais et anglais, mais notre langue commune, c’est la danse. Et je pense que c’est un langage où tout le monde peut se retrouver, chacun à sa manière. La synergie qui naît de ça me passionne.  »

Yassin Mrabtifi a, lui aussi, pu apprécier sur le terrain le pouvoir fédérateur de la danse, en travaillant avec des groupes de primo-arrivants et dans des écoles.  » Quand je vois que les jeunes kiffent le hip-hop, c’est génial, je me sens utile. J’adore travailler avec Wim mais j’ai tellement de projets en tête, je pense à tout ce que je dois faire encore…  » Sa première création d’envergure en tant que chorégraphe, coproduite par Ultima Vez, s’appelle From Portici with Love (3) et sera présentée, pour la première fois, à Charleroi dans le cadre du festival Kicks !/Regard(s) sur la jeunesse organisé par l’Ancre. Le spectacle s’inspire notamment du rôle que l’opéra La Muette de Portici a joué comme déclencheur de la révolution belge en 1830.  » A travers ce spectacle, je voulais aborder le rôle de l’art. A partir de quel moment on considère que tu es utile à la société en tant qu’artiste ?  » Une question cruciale, posée avec lucidité. Eléments de réponse ce 20 février aux Ecuries.

(1) Méduses, de Vincent Glowinski, au Théâtre national, à Bruxelles. Du 12 au 17 avril. www.theatrenational.be

(2) Tornar, de Seppe Baeyens, au KVS–BOX, Bruxelles. Le 23 avril. www.kvs.be

(3) From Portici with Love, de Yassin Mrabtifi, aux Ecuries, à Charleroi. Le 20 février. www.charleroi-danses.be, www.ancre.be

Par Estelle Spoto

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