Chainas La tournée des assassins

Baptiste Liger

C’est à Monaco, juste à côté du casino, qu’on a rendez-vous avec Antoine Chainas. Même si ce n’est pas pour jouer de l’argent.  » C’est fascinant de regarder les gens devant une machine à sous « , lance-t-il.  » Ils sont envoûtés par cet engin lumineux qui leur vole leurs pièces et, quand ils perdent, ils tapent dessus avec une violence incroyable. Le casino exploite un dérèglement social, mais il est toléré par les autorités.  » En matière de déviance, cet espoir du polar français s’y connaît : dans ses romans très noirs, il dépeint une faune underground où l’on croise des pédophiles, des zoophiles, des sadomasochistes et autres meurtriers rituels.  » Quand j’étais jeune, j’ai beaucoup traîné avec des marginaux. Si vous êtes choqué en me lisant, sachez que ce que je décris est largement en dessous de la réalité.  » Puis il ajoute, un sourire aux lèvres.  » J’ai déjà fait une cure de désintoxication, aussi. Mais, rassurez-vous, j’ai de nombreux amis flics… « 

D’ailleurs, Antoine Chainas a rejoint l’administration. Ni la PJ, ni la gendarmerie, mais… La Poste. Titulaire d’un diplôme d’études audiovisuelles, ce garçon mystérieux multiplia les boulots – guitariste de jazz, employé dans une morgue puis dans un centre d’essais nucléaires. Après une expérience de journaliste localier, le voici à présent facteur dans l’arrière-pays niçois.  » Mes collègues ne savent pas que j’écris ; la plupart de mes administrés non plus.  » Peut-être vaut-il mieux pour lui.

L’an passé, on avait découvert Antoine Chainas avec Aime-moi, Casanova, croisement improbable entre Bukowski et San Antonio. Chez lui, on oscille sans cesse du premier au second degré, les descriptions brutes laissent soudain la place à des saynètes gore au jargon argotique. Cette recette explosive, on la retrouve, plus épicée encore, dans son deuxième roman, Versus. Jeune flic placardisé, Andreotti se retrouve propulsé à la Brigade des m£urs, tenue d’une main de fer par le major Nazutti. Raciste, homophobe et antigauchiste, ce chef misan- thrope tente d’élucider une série de meurtres de pédophiles.

A chaque page, on frôle le Mal absolu

Qui assassine ces bourreaux d’enfants ? Dans un sud de la France quasi irréel, la chasse à l’homme est lancée, et personne n’en sortira indemne. Le lecteur non plus, qui vit là une expérience assez déstabilisante : à chaque page, il frôle le Mal absolu et s’identifie à un héros qui déborde de haine pure.  » C’est peut-être pour que vous vous interrogiez en creux sur votre propre morale, souligne Chainas. Sans me comparer à Michel Foucault, en explorant les marges, je cherche avant tout à parler de la société dans sa globalité et des normes qu’elle construit.  » Dès lors, faudrait-il voir en Versus une libre adaptation de Surveiller et punir, revue et corrigée par l’esprit pulp ? l

Baptiste Liger

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