C’était la reine de Roland-Garros

Patrick Haumont est l’auteur de deux livres consacrés à Justine Henin.

Il décrypte l’arrêt inattendu de la n° 1 mondiale du tennis féminin.

LeVif/L’Express : Vous connaissez Justine Henin. Etes-vous surpris par sa décision ?

Patrick Haumont : A froid, oui. Je ne m’y attendais pas. Elle n’a jamais fait que perdre quatre matchs, après tout. Roger Federer, n° 1 mondial chez les messieurs, en a perdu six. Pas de quoi s’affoler, donc. Mais, quand on connaît la vie de Justine Henin, sa décision n’est pas si surprenante que ça. Elle ne supporte plus de ne pas être à 100 %. Elle a tout gagné et elle se dit : à quoi bon continuer ? En soi, ce n’est pas grave de perdre contre Dinara Safina, au tournoi de Berlin. Sauf qu’elle mène 7-5, 2-0, et qu’elle finit quand même par perdre le match. Après une heure de jeu, elle en a marre… Elle n’a plus la motivation.

Pensez-vous que la décision de Justine Henin est irrévocable ?

Non. Martina Hingis a, elle aussi, annoncé la fin de sa carrière, il y a trois ans. Lindsay Davenport a dit la même chose, les s£urs Williams, également. Si Justine Henin se régénère, rien ni personne ne pourra l’empêcher de revenir au top niveau dans un an. Mais, aujourd’hui, elle est grillée mentalement. Elle est consciente que, pour elle, c’est quasi impossible de gagner Wimbledon. Face à Maria Sharapova ou à Venus Williams, elle n’a qu’une chance sur 100 de remporter le tournoi.

Justine Henin et Kim Clijsters ont été comparées et opposées tout au long de leur carrière. Et voilà qu’Henin quitte les courts, presque un an jour pour jour après Clijsters…

La différence, c’est que Clijsters était physiquement à bout. Chez Henin, il s’agit avant tout d’une fatigue mentale, même si son genou la fait souffrir. Leur carrière n’est pas identique non plus. Par ailleurs, Kim Clijsters a toujours eu d’autres centres d’intérêt dans la vie : elle a arrêté le tennis professionnel parce qu’elle voulait un bébé… Henin, elle, ne se trouve pas du tout dans la même situation. Pendant quinze ans, elle a tout sacrifié au tennis. Le reste, honnêtement, elle s’en foutait. Aujourd’hui, comme John McEnroe, elle ne supporte plus de ne pas être la n° 1.

N’est-ce pas étrange de comparer l’extravagance d’un McEnroe et la rigueur un peu froide d’une Henin ?

McEnroe s’entraînait comme un malade. On croyait qu’il râlait contre l’adversaire, mais il râlait contre lui-même. Car il savait qu’il était le meilleur et qu’en principe il ne devait pas perdre. Henin, c’est pareil. Elle ne supporte plus d’être battue par des joueuses comme Francesca Schiavone, qui n’est que 20e mondiale. Ses adversaires savent maintenant que Justine est  » prenable « , et ont donc tendance à l’affronter comme des lionnes. N’oubliez pas que le tennis féminin, c’est 80 % de mental ! Les joueuses sont très fragiles.

Vous affirmez que Justine Henin n’a plus  » faim  » de victoires. Ne s’agit-il pas de pures supputations ?

En cinq rencontres, Justine Henin n’avait jamais perdu un seul set contre Safina, et voilà qu’elle perd tout un match ! Cette saison, elle a perdu deux sets 6-0 : contre Sharapova, à l’Open d’Australie, puis contre Serena Williams, à Miami. Ce sont des signes qui ne trompent pas. Une fille comme Justine, normalement, ne peut jamais perdre 6-0.

Si vous ne deviez retenir qu’une image de Justine Henin…

Roland-Garros ! Elle est née pendant un Roland-Garros, le 1er juin 1982. C’est ce tournoi qui lui a donné envie de se lancer dans le tennis pro. Elle a aussi gagné le tournoi juniors en 1997. Elle est vraiment la reine de Roland-Garros ! C’est la raison pour laquelle sa défaite contre Safina a fait tant de bruit : c’était sur terre battue ! Tout le monde pensait que, sur sa terre, elle allait se ressaisir… Bref, toute sa vie tourne autour de Roland-Garros. Et voilà qu’elle arrête dix jours avant le début du tournoi…

Patrick Haumont, Justine Henin-Hardenne, Le bonheur au bout du court, préfaces de John McEnroe et Nathalie Tauziat, éditions Luc Pire ; Justine Henin, La reine de Roland-Garros, chez le même éditeur.

Entretien : François Brabant

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