Cet été la liberté

L’insurrection antihollandaise s’inscrivait dans le courant nationaliste et libéral du xixe siècle. Les puissances européennes ont donc approuvé l’indépendance de la Belgique

En géopolitique, les plus belles constructions de l’esprit sont vouées à l’échec quand l’envie de vivre ensemble fait défaut. Le royaume réuni des Pays-Bas, dessiné par le congrès de Vienne (1815) après l’écrasement de Napoléon, ne manquait pourtant pas d’atouts. Un passé commun assez long entre le Nord et le Sud, bien qu’interrompu en 1579 par la création des Provinces-Unies (hollandaises) révoltées contre l’occupation espagnole. L’appui des grandes puissances européennes (Angleterre, Autriche, Prusse, Russie) victorieuses de l’Empire français. La remarquable complémentarité entre la Hollande, puissance commerciale et maritime, et les provinces belges, porteuses d’une industrie à l’avant-garde du continent européen… Peine perdue. Entre le Nord, calviniste et néerlandophone, et le Sud, catholique et largement francisé par vingt années d’intégration à la France, l’amalgame ne s’est pas réalisé. Au contraire, quinze années de régime hollandais n’ont fait qu’approfondir le fossé déjà existant entre les deux parties du royaume. L’obstination de Guillaume Ier d’Orange à gouverner en despote éclairé, sourd aux aspirations des Belges à une représentation populaire plus équitable, allait créer les conditions d’une situation prérévolutionnaire.

Quand les deux courants d’opposition nés dans nos régions pendant les années 1820 – l’un, catholique, l’autre libéral – décident de s’allier sous le label de l' » unionisme « , ce n’est, au départ, que pour s’opposer à la politique royale et obtenir des réformes libérales. Mais quand, en 1829, une pétition forte de 360 000 signatures exige l’instauration d’un régime réellement parlementaire, Guillaume refuse net et n’accorde aux Belges que des satisfactions purement cosmétiques. D’une certaine manière, on peut le comprendre : instaurer un régime vraiment représentatif reviendrait à donner aux Belges la majorité politique dans le royaume des Pays-Bas, puisqu’ils sont à l’époque plus nombreux (3,5 millions) que les Hollandais (2,5 millions). Mais les Belges en ont assez : ce qu’ils ne peuvent obtenir par la négociation, ils vont l’arracher par la révolution. L’insurrection qui éclate à l’été 1830 se nourrit donc de l’intransigeance obstinée de Guillaume Ier, de l’alliance entre une population catholique travaillée par le clergé et une bourgeoisie mécontente d’être écartée du pouvoir. A cela s’ajoutent une crise économique et sociale qui s’amplifie depuis deux ans, et un sentiment patriotique bien réel, bien qu’à forte connotation antihollandaise.

Le 25 août 1830, le célèbre épisode de La Muette de Portici (lire p. 28) met le feu aux poudres. Au départ d’une représentation mouvementée au théâtre de la Monnaie, des émeutes éclatent à Bruxelles, puis débordent de la capitale. Çà et là, on brandit le drapeau brabançon, tricolore à bandes horizontales noire, jaune, rouge. Dans un premier temps, les notables, qui gardent la haute main sur le mouvement, n’exigent qu’une  » séparation administrative « . Ce régime maintiendrait l’unité monarchique sur les deux parties des Pays-Bas, mais accorderait une large autonomie à la Belgique. Puis, à la toute fin du mois d’août, les troubles gagnent le reste du pays, surtout les villes de Wallonie. Si la majeure partie de la Flandre semble plus calme jusqu’alors, c’est peut-être que le clergé, qui encadre efficacement la population, craint une réédition de la Révolution française de 1789. Verviers, au contraire, hisse le drapeau français et Liège chante la Marseillaise, qu’éclipsera bientôt une Brabançonne composée à la hâte. La Cité ardente est très impliquée dans l’insurrection. Des fabriques d’armes y sont pillées et les premiers volontaires quittent la ville pour Bruxelles, le 2 septembre.

Dans la capitale, précisément, les leaders les plus modérés sont bientôt débordés par un groupe plus radical, la Réunion centrale, constitué par Charles Rogier. Et la tension est à son comble lorsque, le 23 septembre, l’armée des Pays-Bas marche sur Bruxelles et tente de maîtriser la ville livrée à l’anarchie et hérissée de barricades. Quatre journées de combats sporadiques mais sanglants, autour du parc, opposent alors les soldats hollandais aux volontaires bruxellois, mais aussi wallons et flamands, venus leur porter secours. Les troupes hollandaises quittent la capitale et une insurrection générale les fait reculer au-delà de la frontière, sauf à Anvers, qu’elles occupent encore. A Bruxelles, le gouvernement provisoire qui vient de se constituer proclame l’indépendance de la Belgique et convoque un Congrès national de 200 notables qui seront élus au suffrage censitaire, le 3 novembre, pour organiser le nouvel Etat et rédiger une Constitution.

La question belge

Mais n’anticipons pas. Certes, les Belges ont brûlé les étapes, puisqu’ils sont passés, en quelques semaines, d’une revendication de réformes institutionnelles à une déclaration d’indépendance pure et simple, inscrite dans la vaste bourrasque nationaliste et libérale qui parcourt alors l’Europe. Mais il faut à présent libérer l’ensemble du territoire. Rejoints par des déserteurs de l’armée et par quelques étrangers, notamment français, les corps de volontaires entreprennent de chasser les Hollandais avec l’aide de la population flamande, soulevée à son tour. Ils y réussissent presque partout, sauf à Anvers, où les Hollandais se retranchent dans la citadelle et bombardent la ville.

Le Congrès élu le 3 novembre comprend surtout des modérés libéraux ou catholiques, beaucoup de bourgeois mais aussi des nobles et même des prêtres. Ils adoptent le français comme langue officielle et optent pour un régime de monarchie constitutionnelle représentative et un Etat unitaire centralisé, qui tourne le dos aux particularismes provinciaux de l’Ancien Régime.

Mais le roi des Pays-Bas ne s’avoue pas vaincu. Arguant que la Révolution belge compromet l’équilibre géopolitique établi par le congrès de Vienne, il demande l’appui militaire des puissances européennes pour mater l’insurrection. La Russie et la Prusse sont prêtes à répondre favorablement. Mais l’Autriche est plutôt tiède et la France de Louis-Philippe, franchement opposée. Paris va même jusqu’à annoncer qu’il apportera son aide au jeune Etat belge si l’une des puissances européennes vole au secours des Pays-Bas. Quant aux Anglais, pourtant  » inventeurs  » de ces  » Pays-Bas réunis  » qui devaient contenir l’expansionnisme français, ils préfèrent éviter une nouvelle guerre et demandent que la  » question belge  » soit réglée par un accord entre les cinq puissances européennes : Angleterre, Autriche, France, Prusse et Russie.

Lors de la conférence internationale qui s’ouvre à Londres le 4 novembre 1830, il apparaît assez rapidement que la France n’exclurait pas d’accueillir la Belgique en gestation au sein de l’Hexagone. Cette option est appuyée par une poignée de  » réunionistes  » belges. Mais l’Angleterre s’y oppose farouchement et plaide pour l’indépendance de la Belgique. C’est Londres qui emporte la décision et, le 20 janvier 1831, la Belgique est déclarée souveraine dans les frontières de ses provinces de 1790. Les Belges revendiquent également le Luxembourg, mais n’en reçoivent que la moitié occidentale, qui devient la province du Luxembourg belge. En revanche, la moitié orientale reste propriété de Guillaume Ier – et n’accédera à l’indépendance qu’en 1867. Les Belges, qui considéraient le Grand-Duché comme partie intégrante du pays, en conçoivent un vif dépit. Le 1er février 1831, le Congrès national rejette les conditions de la séparation avec les Pays-Bas telles qu’elles ont été imposées aux Belges par les puissances européennes. A Bruxelles, on pense de plus en plus que les intérêts de la Belgique seraient mieux défendus si elle avait un roi. Il reste donc à se choisir un souverain qui serait accepté par les  » grands « . L’oiseau rare ne sera pas facile à trouver…

Jacques Gevers

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