C’est bon pour le commerce

CHAPEAU: Masques à gaz, abris antiatomiques, combinaisons antichimiques, gadgets en tout genre: annonceurs et magasins rivalisent d’imagination pour séduire une population qui craint des bombardements irakiens.De notre correspondant à Tel-Aviv

De notre correspondant à Tel-Aviv

« Sifflement oriental ». Pour les stratèges de l’armée israélienne, cette expression codée n’a rien de poétique. Elle a déclenché, à la fin de la semaine dernière, la phase ultime de préparation de l’Etat hébreu à une guerre contre l’Irak. Un conflit qui pourrait éventuellement entraîner le bombardement de certaines villes israéliennes par les quelques missiles Scud irakiens qui n’auraient pas été détruits pendant la première guerre du Golfe (1991) où à la suite des inspections menées par les Nations unies jusqu’en 1998. Certes, selon les analystes de l’Aman (les Renseignements militaires), les chances de voir l’Irak frapper le coeur de l’Etat hébreu sont « très faibles ». Partisan d' »en finir » avec le régime de Bagdad, le ministre de la Défense, Chaoul Mofhaz, estime d’ailleurs que « la probabilité de voir un Scud tomber sur Tel-Aviv, comme ce fut le cas en 1991, est moins grande que celle de faire gagner tous les Israéliens au Lotto le même jour ».

Pourtant, douze ans après la fin de la première guerre du Golfe et malgré la développement de nouveaux systèmes de défense (parmi lesquels le missile antimissile israélien « Hetz »), la majorité des Israéliens restent traumatisés par les frappes de 1991. A l’époque, 39 missiles irakiens avaient été tirés sur l’Etat hébreu. Et, si la plupart d’entre eux s’étaient perdus en chemin ou avaient été abattus en vol, un vecteur porteur d’une charge explosive conventionnelle était tombé sur Ramat Gan (une banlieue résidentielle de Tel-Aviv), où une personne âgée était morte de peur. Sur le terrain, les dégâts causés par ce missile étaient plutôt mineurs. Mais les images de façades éventrées, de vitres soufflées et de personnes prises de panique courant dans les rues avec leurs masques à gaz hantent encore la mémoire israélienne.. Ce qui explique pourquoi les développements de la crise américano-irakienne sont suivis avec passion et pourquoi les journaux télévisés, qui atteignent les mêmes sommets d’audience que lors du déclenchement de la deuxième Intifada, fin septembre 2000, ont été allongés pour meubler la plus grande partie de la soirée des téléspectateurs.

Selon un sondage publié vendredi dernier par le Yediot Aharonot, le quotidien le plus lu de l’Etat hébreu, 30% seulement des Israéliens affirment « ne pas craindre » les frappes irakiennes. Quant aux autres, ils se préparent au pire. Jour après jour, les grands quotidiens populaires accentuent d’ailleurs la tension en multipliant des « révélations » apocalyptiques sur « les cellules terroristes irakiennes basées dans la bande de Gaza » qui attendraient de recevoir l’ordre de passer à l’action, ainsi que sur les « Mig remplis de virus mortels » qui viendraient, en cas de conflit, disperser leur cargaison au-dessus de Tel-Aviv.

Une aubaine pour ces dizaines de « consultants en mesures de sécurité contre les frappes chimiques, biologiques et nucléaires » dont les annonces remplissent désormais les pages des journaux. Contacté par téléphone, Baran Security Consultant, l’un d’entre eux, propose ainsi « l’étanchéisation complète d’une pièce d’appartement pour 40 000 shekels » (10 000 euros), en précisant cependant que le « port du masque à gaz restera obligatoire en cas d’alerte ». Ce qui signifie en réalité que l’on pourrait très bien se passer des services de cette firme, puisque les pièces étanches sont précisément destinées à éviter le port du masque.

Les chaînes de supermarchés ne sont d’ailleurs pas en reste puisqu’elles se livrent à une surenchère de « promotions de la semaine » sur les « kits de survie », sur les combinaisons protectrices, sur les WC chimiques à installer dans les abris situés dans le sous-sol de la plupart des immeubles, ainsi que sur les paquets de 6 bouteilles d’eau minérale que la Défense passive conseille de stocker dans l’attente du pire.

Parmi les produits les plus vendus figure notamment le Davik Sde Boker, une bande adhésive destinée à faire tenir sur les vitres une feuille plastifiée censée retenir les gaz et les virus à l’extérieur. Or, selon les tests effectués par les instituts techniques officiels, aucun des articles pour lesquels les consommateurs font parfois la file devant les portes closes des magasins ne serait efficace en cas de frappe chimique, bactériologique ou nucléaire. Le DavikSde Boker n’est qu’un vulgaire papier collant, les feuilles plastifiées pourraient – au mieux – empêcher les éclats de verre de tomber dans l’appartement en cas d’explosion et les « combinaisons de protection » prétendument conçues pour « résister à tout selon les critères de Tsahal » (120 euros pièce) se déchirent à la moindre pression. Quant aux « bottes étanches » assorties (50 euros), elles prennent l’eau de la moindre petite flaque.

Cette course à l’argent facile a débuté à la fin de l’année dernière et elle n’a pas cessé de se développer. Depuis lors, le quotidien Maariv publie régulièrement un « guide des produits de sécurité » (un supplément publicitaire entièrement consacré à la « protection en cas de guerre chimique, bactériologique ou nucléaire ») et le Yediot Aharonot, son concurrent, multiplie les pages entières de petites annonces ciblées. Des publicités que l’on retrouve également sur les chaînes de radio et de télévision, où toutes les campagnes promotionnelles – y compris les plus suspectes – sont les bienvenues. Dernière polémique en date : l’apparition, dans un spot publicitaire, de l’ancien chef de la Défense passive Chmouel Arad, qui conseille aux téléspectateurs de ne pas utiliser les Magen (le masque à gaz sélectionné par le ministère de la Défense ) qu’il a pourtant été chargé de distribuer durant de nombreuses années, pour recourir aux services de sa société produisant des filtres à air pour abris, « bien plus efficaces ».

Dans la foulée de la dernière prestation du secrétaire d’Etat américain Colin Powell devant le Conseil de sécurité, le rythme de distribution des Magen, est néanmoins passé à 40 000 mille par jour et, selon le porte-parole de Tsahal, 90 % de la population de l’Etat hébreu aurait été servis à l’exception des Palestiniens, les travailleurs immigrés en séjour illégal ainsi que des touristes. En revanche, le chiffre des ventes privées de masques, de combinaisons et d’articles associés est impossible à estimer, même si la plupart des industriels de ce secteur, tel Amir Ben Ami, le directeur d’une fabrique d’épurateurs d’air pour abris, affirme qu’elles « flambent ». Car, à l’image d’Ariel Sharon qui vient d’ordonner la construction d’un abri antiatomique sous son cabinet, les comités de gestion des immeubles en copropriété de la « zone A » (la région de Tel-Aviv qui serait peut-être visée par des frappes irakiennes) font équiper leurs caves au prix fort. Quant aux hôtels cinq étoiles du front de mer, ils proposent des « séjours spéciaux » comprenant « l’accès illimité aux abris géants du sous-sol, susceptibles d’accueillir jusqu’à 2 000 personnes dans une atmosphère intime et protégée des agressions extérieures ». Un must ? Il y a mieux : pour les plus riches, des petites compagnies d’aviation d’affaires proposent aussi des vols spéciaux qui décolleraient à destination de Chypre « dès la première alerte ». Prix d’un aller simple par personne: 1 000 euros.

Faute de pouvoir s’offrir un tel cadeau, bon nombre d’Israéliens louent une chambre ou un appartement à Jérusalem, une ville que l’Irak ne prendrait certainement pas le risque de viser, en raison des lieux saints musulmans qui s’y trouvent. L’essentiel étant de pouvoir quitter la « zone A » à n’importe quel moment. D’autres – y compris les diplomates étrangers – réservent à Eilat, la grande station balnéaire du sud du pays située à quelques encablures de la Jordanie. Coût d’un mois de location avec vue sur la mer Rouge: 3 000 euros, frais non compris. A elles seules, les 19 municipalités les plus importantes de la « zone A » ont réservé toutes les chambres, toutes les auberges – et même les camps de vacances désaffectés – du désert du Néguev afin d’ y loger leurs administrés au cas où ceux-ci évacueraient la région de Tel-Aviv.

Serge Dumont

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