Ces militants qui y croient

La politique ? Ils en font, à leur manière. Un peu à l’écart des partis mais pas forcément très loin, ils se sont choisi des causes concrètes : l’intégration par le théâtre, la lutte contre les inégalités Nord-Sud ou contre le racisme. Et ils ont, tous, le feu sacré

Un mois. Un petit mois et les électeurs iront accomplir leur devoir électoral. Pour la plupart sans réel enthousiasme : rarement campagne électorale aura été si morne, morose, sans souffle. Le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne fait pas vraiment rêver…

La faute au contexte international troublé et aux vacances pascales, qui ont provoqué un retard à l’allumage ? En partie sans doute. Mais pas seulement. Car le phénomène de désaffection pour la politique n’est pas nouveau. La preuve par les chiffres : depuis vingt ans, le nombre des adhérents à un parti û l’une des modalités concrètes de rattachement des citoyens au monde politique û est en chute libre. Le PS compte aujourd’hui quelque 100 000 membres : ils étaient 170 000 à la fin des années 1980 ! Son alter ego flamand (environ 85 000 adhérents) a perdu 60 000 de ses ouailles en deux décennies. Même phénomène dans les partis sociaux-chrétiens : le CVP û devenu CD&V û est passé de 160 000 affiliés à quelque 90 000 aujourd’hui. Le CDH (ex-PSC), lui, s’est tout bonnement effondré : voici une vingtaine d’années, il comptait encore 65 000 membres, pour 25 000 aujourd’hui… Seuls les partis libéraux û MR et VLD û, les partis écologistes et les formations d’extrême droite échappent à la règle :  » Contrairement aux partis socialistes et chrétiens, les libéraux sont seulement en train de se constituer en  »vrais » partis, reposant sur des membres et des électeurs fidèles, analyse le politologue Pascal Delwit (ULB). Le nombre de leurs sections locales s’accroît, leur présence à l’échelon communale s’intensifie. Il s’agit là d’un processus relativement nouveau, qui leur fait évidemment gagner des membres.  » Le VLD, qui ne comptait que quelque 30 000 membres au début des années 1970, en enregistre à présent 80 000. Le MR, pour sa part, a connu une augmentation du nombre de ses fidèles au début des années 1980 et  » tourne  » depuis plusieurs années avec quelque 39 000 adhérents. Quant aux Verts (une dizaine de milliers de membres) et à l’extrême droite (18 000 adhérents au Vlaams Blok), des partis relativement récents sur la scène politique, ils ont sans doute encore un certain potentiel d’expansion.

Bien sûr, il ne suffit pas d’être en règle de cotisation û les adhérents doivent s’acquitter annuellement de 12,50 euros au MR, 20 au CDH, 24 au PS et 25 chez Ecolo û pour avoir le feu sacré. Une carte de parti peut servir des buts moins nobles qu’un intérêt actif pour la chose publique : le clientélisme (pour obtenir plus rapidement un logement social ou bénéficier d’une nomination dans la fonction publique, par exemple) peuvent s’avérer de puissants stimulants.  » On estime généralement que 15 à 30 % des adhérents à un parti sont de  »vrais » militants « , souligne Delwit. C’est dire si les forces vives déclinent…

Les raisons de cette désaffection ? Elles sont multiples et complexes, à l’image de l’évolution d’une société en mutation, qui a perdu ses repères traditionnels. Les citoyens, ralliés autrefois à l’une ou l’autre grande idéologie û on naissait socialiste ou catholique û et aux structures d’encadrement de masse qui les véhiculaient, se sont aujourd’hui distanciés de ces fameux  » piliers « . Plus instruits et plus critiques que par le passé, les électeurs ne font plus acte d’allégeance inconditionnelle à une formation politique : ils zappent en fonction de leurs exigences et aussi, parfois, de leur humeur. D’autre part, la pression du travail s’accentue sans cesse et il s’avère de plus en plus difficile de combiner harmonieusement vie professionnelle et vie familiale : pas simple, dans ces conditions, de s’engager corps et âme dans l’action collective. A cela s’ajoutent, bien sûr, des causes plus politiques : les  » affaires  » dans lesquelles les partis ont perdu une bonne partie de leur âme, la complexification croissante des institutions et l’impuissance affichée par certains responsables politiques nationaux face aux impératifs extérieurs (exigences européennes, mondialisation, etc.). De quoi décourager bien des vocations…

Mais, depuis peu, à côté de l’implication partisane traditionnelle, on observe l’émergence d’un nouveau type d’engagement. Un peu partout, des citoyens militent. Les uns se battent pour que les habitants de leur commune aient accès à une culture digne de ce nom, d’aucuns se démènent dans leur quartier pour offrir des centres d’intérêt aux jeunes réputés  » difficiles « . D’autres militent pour la réduction des inégalités entre le Nord et le Sud. D’autres, encore, manifestent avec Attac ou Greenpeace, en faveur de l’instauration de la taxe sur les transactions financières, contre les aliments génétiquement modifiés et contre l’impérialisme américain. Jamais sans doute l’activisme social n’a été aussi foisonnant. Et, s’ils veulent enrayer leur déclin, il faudra bien que les partis décuplent d’attention pour les passions de ceux qui veulent vivre la politique autrement…

Isabelle Philippon

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