Ce qu’on ne vous dit pas sur les OGM

Entre les partisans et les adversaires des organismes génétiquement modifiés, la polémique n’en finit pas. Nouvelle révolution verte pour les uns, menace sur la santé et l’environnement pour les autres. A l’heure où la question fait débat en Europe, l’enquête d’une chercheuse française pèse le pour et le contre. Et met à mal nombre d’idées reçues.

C’était une belle tomate, bien rouge, appétissante à souhait, dont la chair restait ferme même après dix jours de frigo. Conçue pour se conserver plus longtemps, la Flavr Savr a marqué l’histoire en devenant la première plante génétiquement modifiée lancée dans le commerce, aux Etats-Unis, en 1994. Ce fut aussi un flop magistral : jugée fade et trop chère, elle a disparu des étals au bout de quelques mois. Et la firme de biotechnologie qui l’avait mise au point, Calgene, a été rachetée deux ans plus tard par Monsanto…

Voilà quatorze ans que les organismes génétiquement modifiés (OGM) sèment la zizanie chez les consommateurs et divisent les chercheurs, les industriels, les agriculteurs et les responsables politiques. Les uns prétendent qu’ils sont inoffensifs pour la santé, protègent l’environnement en limitant l’usage des pesticides et constituent la seule solution au problème de la faim dans le monde. Les autres affirment qu’ils sont toxiques, polluent les sols, contaminent les autres cultures et réduisent la biodiversité.

Des milliers d’études universitaires leur ont été consacrées à travers le monde, mais personne n’a réussi à lever le soupçon en prouvant leur dangerosité ou leur innocuité. Les travaux capables de mettre en évidence leurs effets secondaires à long terme restent d’ailleurs à inventer (voir page 49). Résultat : le débat, au départ scientifique, s’est transformé en guerre de religion.  » Croyants  » et  » non-croyants  » se jettent l’anathème en se traitant d’apprentis sorciers ou de nostalgiques réfractaires au progrès. Les discussions autour du projet de loi et de la suspension du maïs MON 810 en France en témoignent .

Rejetés par une majorité de l’opinion en Europe, où leur présence est encore marginale, les OGM n’ont pourtant cessé de s’étendre dans le reste du monde, en particulier aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. Les cultures transgéniques, presque exclusivement constituées de soja, de maïs, de colza et de coton, occupent désormais 7 % des terres agricoles sur la planète. Soit un total de 102 millions d’hectares, la superficie de la France et de l’Espagne réunies. Cette extension profite d’abord aux six grands groupes agrochimiques qui commercialisent les semences transgéniques (Monsanto, DuPont-Pioneer, Syngenta, Dow et BASF). En 2006, leur chiffre d’affaires cumulé sur ce marché s’élevait à près de 14 milliards de dollars.

Les animaux nourris massivement aux OGM

Omniprésents dans les assiettes des Américains, les OGM restent très discrets dans les supermarchés du Vieux Continent. Il faut dire que, contrairement aux Etats-Unis, la loi impose de les signaler sur les étiquettes (au-delà de 0,9 %). En Belgique, dès qu’un produit étiqueté OGM est repéré dans les étals, la grande distribution procède rapidement à son retrait. Une telle démarche est dictée par l’attitude des consommateurs, très réticents envers les OGM, et non par une quelconque disposition réglementaire. Les experts n’excluent pas, cependant, la présence d’aliments modifiés dans quelques produits exotiques vendus dans des commerces très spécialisés, notamment asiatiques. Mais les animaux d’élevage sont fréquemment nourris aux céréales génétiquement manipulées, dont la législation n’impose pas l’étiquetage. En clair, la chair du poulet du dimanche est bourrée de transgénique ! Qu’on le veuille ou non, nous sommes donc tous concernés par le sujet. L’enjeu n’est plus seulement technologique, il est aussi sociologique et politique.

Depuis quatorze ans, la polémique n’a cessé de se focaliser sur les risques, à tel point qu’on semble avoir oublié la raison de la présence des OGM dans les champs et dans les assiettes. Mais à quoi servent-ils au juste ? Qui en tire bénéfice ? Comment expliquer leur développement fulgurant ? Ces questions se posent d’autant plus que la quasi-totalité des OGM n’offrent aucun intérêt particulier pour le consommateur : ils n’ont pas meilleur goût, ne sont pas plus nutritifs, ne se conservent pas mieux et coûtent aussi cher que les variétés conventionnelles. Plus de 99 % des végétaux génétiquement modifiés plantés aujourd’hui dans le monde ont été conçus soit pour résister à un herbicide servant à nettoyer les champs, soit pour sécréter leur propre insecticide, capable de les protéger des attaques de certains insectes.

Mais peut-on évaluer leur efficacité sur le terrain ? Paradoxalement, les travaux scientifiques menés sur cet aspect essentiel restent très rares. Une chercheuse française, Sylvie Bonny, s’est pourtant penchée sur le sujet et publie, en février, un article dans la revue internationale Agronomy for Sustainable Development.

Spécialiste d’agroéconomie à l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) en France, Sylvie Bonny a beaucoup travaillé sur la question des OGM. Elle a entrepris de dresser un bilan détaillé des cultures transgéniques aux Etats-Unis, premier producteur mondial, en s’intéressant particulièrement au soja résistant à l’herbicide, l’OGM le plus répandu sur la planète. A lui seul, il occupe 27 millions d’hectares outre-Atlantique.

La chercheuse s’est donc plongée dans les statistiques de l’USDA, le département américain de l’Agriculture. Elle a dépouillé des études universitaires, interrogé les producteurs et leurs associations, le monde para-agricole. Les conclusions de cette méta-analyse ont de quoi laisser perplexe. Elles montrent d’abord que le soja transgénique et le soja conventionnel ont des résultats économiques équivalents, malgré le prix plus élevé des semences.  » La différence apparaît de prime abord favorable à l’OGM, mais, si le soja normal est écoulé dans un circuit « garanti sans OGM », il sera vendu plus cher et l’écart devient finalement négligeable « , estime la spécialiste de l’Inra.

A court terme, les OGM facilitent le travail des agriculteurs

L’autre surprise de cette étude concerne la consommation d’herbicide. Les OGM ont permis de la diminuer dans un premier temps, mais elle repart aujourd’hui à la hausse ! Le soja transgénique, mis au point par Monsanto, a reçu un gène qui le rend insensible au Roundup, le désherbant fabriqué par… Monsanto (voir page 49). Le produit tue ainsi les mauvaises herbes, mais pas la plante oléagineuse. Grâce à cette propriété, les quantités nécessaires pour nettoyer les champs sont moins importantes qu’avec du soja traditionnel, du moins en principeà

 » Depuis 2000, le brevet du glyphosate (nom du principe actif du Roundup) est tombé dans le domaine public, assure Sylvie Bonny, les prix ont baissé, la plupart des désherbants utilisés auparavant ont été remplacés par le glyphosate et les quantités totales épandues ont tendance à augmenter depuis 2001. Ce qui induit des phénomènes de résistance chez certaines mauvaises herbes, qui deviennent insensibles au produit. « 

Si les OGM ne sont pas nettement plus rentables ni plus  » écologiques  » que les autres, pourquoi les agriculteurs s’obstinent-ils à choisir ce type de culture ? D’abord parce que cela facilite leur travail, au moins à court terme, selon la chercheuse. Le désherbage des champs, indispensable à la pousse du soja, est une tâche très contraignante qui doit être effectuée à un moment précis, peu après la levée des graines. Les OGM offrent une plus grande souplesse d’utilisation, car ils permettent de traiter pendant une période plus longue et en une seule  » passe « . Cela réduit les besoins en main-d’£uvre, limite les rotations des tracteurs et fait gagner beaucoup de temps, un avantage hors de prixà

Ce bilan en demi-teinte axé sur le soja peut-il être extrapolé aux autres OGM ? En bonne scientifique, Sylvie Bonny se garde bien de le faire, même si elle s’est aussi intéressée au cas du maïs transgénique.  » Son intérêt paraît plus évident que celui du soja, avance- t-elle. Le maïs dit « Bt » a reçu un gène de bactérie qui lui permet de résister aux attaques des chenilles pyrales en sécrétant son propre insecticide. Il donne des rendements bien meilleurs là où les attaques des insectes sont fortes, mais il n’est pas nécessaire partout. Les agriculteurs l’utilisent comme une assurance pour garantir leurs récoltes contre les prédateurs.  » Le bénéfice peut donc être considérable, certaines années où les attaques sont virulentes : alors que les variétés traditionnelles sont décimées, les OGM survivent. Ce type de maïs présente par ailleurs moins de mycotoxines, des moisissures produites par des champignons microscopiques, dangereuses pour la santé humaine et qui rendent les grains infectés impropres à la consommation.

 » On ne peut pas juger de façon globale et définitive les OGM en général, estime Sylvie Bonny. Ils cristallisent de nombreuses critiques sur l’évolution de l’agriculture et du modèle économique dominant : la mondialisation, la concentration de l’industrie, le brevetage du vivant. Pourtant, ces évolutions ne sont pas dues aux biotechnologies elles-mêmes, mais sont liées au contexte économique, culturel et politique dans lequel on les utilise, à la façon dont les OGM sont gérés, réglementés et contrôlés. Par ailleurs, on attribue souvent un poids trop important aux semenciers, mais le secteur qui a le plus de poids dans la chaîne agroalimentaire, c’est l’industrie de la transformation et surtout la grande distribution. « 

N’empêche : depuis quatorze ans et la trop parfaite tomate Flavr Savr, les partisans de la révolution génétique n’ont cessé de promettre l’arrivée imminente de plantes aux qualités gustatives et diététiques améliorées, dopées en vitamines, capables de pousser sur les sols arides pour nourrir le tiers-monde ou de produire des médicaments ou des biocarburants. Mais aucune merveille de ce genre n’a pour l’instant dépassé le stade de l’expérimentation. Les grandes firmes agrochimiques, elles, ont tout misé sur deux applications agricoles, la tolérance à l’herbicide et la résistance aux insectes, parce qu’elles étaient relativement faciles à transférer sur un nombre limité de plantes et offraient un retour rapide sur investissement. Mais on ne peut s’étonner aujourd’hui de voir le public se rebiffer, du moins en Europe, contre ces produits dont il ne perçoit aucun bénéfice. Peut-être faudrait-il réinventer la bonne vieille tomate pour réconcilier les OGM avec la société…

Gilbert Charles

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