Ce que révèle l’affaire DSK

Chambardement de l’échiquier politique, accusations de connivence et de sexisme : la chute du patron du FMI va affecter profondément et durablement la société française. A New York, Dominique Strauss-Kahn est désormais un accusé dur à défendre.

De notre envoyé spécial

La course est lancée. Elle pourrait être folle, propice aux embardées. Mais la défense de Dominique Strauss-Kahn n’a plus le choix. Tout argument, tout fait aussi minime soit-il pouvant discréditer le témoignage de Nafissatou Diallo, la femme de chambre guinéenne qui l’accuse de tentative de viol, sera retenuà en faveur de ce client peu ordinaire, naguère aspirant à la présidence de la République française. Car, s’il maintient son intention de plaider non coupable, l’ancien directeur général du Fonds monétaire international (FMI) n’a d’autre choix que de prouver son innocence ou, du moins, de semer suffisamment le doute dans l’esprit des douze jurés qui traiteront de son cas, afin d’arracher un acquittement.

A-t-elle un passé criminel ? Des antécédents psychiatriques ?

Pour consolider sa version des faits, DSK dispose de moyens financiers importants. Ils devraient lui permettre de ne pas regarder à la dépense. Ses deux avocats, William Taylor et Benjamin Brafman, ténors des barreaux de Washington et de New York, se sont déjà assuré les services d’une agence de détectives privés réputée. A leur demande, un enquêteur serait parti en Guinée, le pays natal de la victime présumée. En ces confins africains comme aux Etats-Unis, la défense cherche tous les éléments qui permettraient d’affaiblir le témoignage de l’accusatrice ou de mettre sa crédibilité en cause. A-t-elle un passé criminel ? Est-elle arrivée légalement dans le pays ? A-t-elle déjà déposé une plainte auprès de la police ? A-t-elle des antécédents psychiatriques ?

 » L’exercice est délicat, met en garde Alan Dershowitz, l’un des avocats les plus réputés du pays, professeur à l’université Harvard. A New York, il n’est pas simple de s’en prendre à une migrante qui a décidé de faire sa vie aux Etats-Unis ; de nombreux jurés s’identifieront davantage à elle qu’à l’accusé, un membre de cette élite politico-financière qui, depuis le krach de l’automne 2008 en particulier, a une image épouvantable. Pour un avocat, Dominique Strauss-Kahn est un client difficile à défendre, d’autant qu’il souffre d’un handicap majeur : il est français ! En conséquence, il sous-évalue sans doute la gravité des faits qui lui sont reprochés et le risque très réel d’aller en prison. Je peux me tromper, mais c’est l’issue la plus probable. La justice américaine est impitoyable avec les puissants. « 

Il n’est pas sûr que l’équipe mobilisée autour de DSK entende ce sombre avertissement. Au moins dans un premier temps. Car la thèse de l’innocence reste privilégiée. Les déclarations de Benjamin Brafman au quotidien israélien Haaretz, la semaine dernière, confirment la fermeté de cette ligne : Dominique Strauss-Kahn  » sera acquitté à la fin « , affirme l’avocat tout en louant le  » moral  » de son client. Dans l’immédiat, il va se préoccuper du 6 juin, date à laquelle l’ancien ministre français comparaîtra devant un tribunal, et dira s’il maintient son plaider non coupable ou s’il est prêt à engager des négociations avec le parquet. D’ici là, il faut démontrer que, dans ce  » parole contre parole  » qui oppose la victime au suspect, DSK n’est pas le plus démuni.

Difficile ? Les épisodes précédents ont montré que le parquet de New York était prêt à mener la vie dure au célèbre inculpé. Il n’y a aucune raison que cela change. La Sex Crimes Unit (voir page 66), section spécialisée du parquet en matière de crimes sexuels, n’a pas la réputation de prendre ses enquêtes à la légère. De ce côté de la barre aussi, les forces mobilisées sont puissantes en effectifs et en moyens d’investigation.

Des mesures plus sévères que celles imposées à Madoff

Les juges successifs n’ont pas non plus affiché la moindre complaisance. Il suffit de constater à quel prix a été accordée la libération de DSK, après trois jours passés dans la prison de Rikers Island, où l’avait envoyé Melissa Jackson. Le versement d’une caution de 1 million de dollars (700 000 euros) et un dépôt de garantie de 5 millions de dollars (3,5 millions d’euros) ont été exigés. Ensuite, l’accusé – qui a renoncé à ses fonctions au FMI – a dû abandonner à la justice tous les documents lui permettant de voyager. Le juge a aussi ordonné qu’un bracelet électronique doté d’un GPS soit attaché à la cheville du suspect. De la taille de deux paquets de cigarettes, ce  » mouchard  » traque les moindres mouvements de celui qui le porte. Surtout, DSK sera confiné dans un appartement à Manhattan, où il devra assurer à ses frais une vidéosurveillance activée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et la présence permanente, devant la porte, d’un vigile armé. En plus des membres de sa famille et de ses avocats, seules quatre personnes, fouillées à l’entrée, pourront lui rendre visite simultanément. Les sorties de Dominique Strauss-Kahn, limitées au territoire de Manhattan, ne sont autorisées que pour des motifs religieux, médicaux ou judiciaires. Et elles doivent faire l’objet d’un préavis de six heures. Ces mesures – beaucoup plus sévères que celles imposées il y a deux ans à Bernard Madoff, auteur d’une escroquerie de plusieurs dizaines de millions de dollars – auraient un coût mensuel supérieur à 200 000 dollars (140 000 euros). A cela s’ajoutent les honoraires des avocats et les frais énormes engendrés par le recours aux détectives privés qui conduisent la contre-enquête. La  » vraie  » facture pourrait dépasser 300 000 dollars par mois. Soit 210 000 euros.

Le procès, s’il a lieu, pourrait se tenir dans six mois

 » La somme peut sembler astronomique, mais, pour le moment, c’est le prix de la liberté, explique Jeffrey Toobin, chroniqueur judiciaire au New Yorker et sur CNN. Nous, les journalistes, sommes impatients de voir la suite de l’histoire. Mais il est dans l’intérêt de la défense de faire traîner les affaires criminelles, malgré les coûts exorbitants que cela peut entraîner. Au fond, rien ne presse. Dominique Strauss-Kahn n’est plus dans une cellule de prison de 12 mètres carrés ; il peut voir les membres de sa famille, consulter ses avocats, lire les journaux, surfer sur Internet, passer des coups de filà  » Le procès, s’il a lieu, pourrait se tenir dans six mois environ, voire un peu plus.  » Avec un peu de chance, reprend Toobin, les membres du jury auront oublié les Unes des journaux consacrées au scandale.  »

Aujourd’hui, l’ex-patron du FMI est devenu un paria, dont le nom est traîné dans la boue par des journaux populaires new-yorkais, qui n’ont cure de la présomption d’innocence. Ceux-ci ont d’ores et déjà pris parti : DSK est coupable. Il ne peut qu’être coupable.

Marc Epstein

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